Que font « les intellectuels » dans un abécédaire sportif ? Plusieurs raisons le justifient :
Les sportifs, qui sont-ils ?
Historiquement les modalités de la pratique sportive ont été définies par et pour des intellectuels, des étudiants et des professeurs des grands Collèges et Universités anglaises. Par ailleurs, de nos jours, le sport amateur est toujours davantage pratiqué dans la catégorie des professions libérales supérieures que dans les autres (voir annexe). Ensuite, cet écart, même s’il tend à se combler, reste bien réel. De plus, le taux de gens ayant fait des études augmente.
Pour expliquer ces disparités, on peut prendre en compte des raisons économiques ou culturelles : le coût de la pratique sportive, une volonté de rentabiliser le temps, y compris le temps libre et une plus grande perméabilité aux injonctions médicales à faire du sport.
J’aimerais explorer une piste supplémentaire : la pratique sportive amateur est en grande partie conçue comme un pendant à une vie devenue trop intellectuelle. Une manière de s’occuper de son corps dans un quotidien où on le néglige. Le sport serait le pendant du travail intellectuel, le sportif serait l’opposé de l’intellectuel. Du coup, il serait intéressant de regarder l’intellectuel pour penser le sport.
Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Que fait-il ? :
Voici la réponse que donnait Michel Foucault en 1977 : « Pendant longtemps, l’intellectuel dit “de
gauche” a pris la parole et s’est vu le reconnaître le droit de parler en tant que maître de vérité et justice. On l’écoutait, ou il prétendait se faire écouter comme représentant de l’universel. Être intellectuel c’était un peu être la conscience de tous »1
Et il ajoute : « Il y a bien des années maintenant que l’on ne demande plus aux intellectuels de jouer ce rôle. Un nouveau mode de liaison entre la théorie et la pratique s’est établi. Les intellectuels ont pris l’habitude de travailler non pas dans l’universel, l’exemplaire, le-juste-et-le-vrai-pour-tous, mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situaient soit leurs conditions de travail, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux ou sexuels) »2
Dépasser la séparation
Notre société a d’abord conçu une séparation entre le corps et l’âme, plus tard, entre le corps et la conscience. Une séparation où la conscience dirige et le corps obéit. Si au départ le sport en tant que pratique corporelle est pensée comme « autre » de la conscience, de la pensée, on comprend toutes les antinomies qui sont générées. Conscience = civilisation et inversement corps = nature. Mais aussi corps = campagne (vie naturelle) par opposition à la vie en ville liée à la civilisation. Et comme corollaire conscience = civilisation= ville =actif et de l’autre côte corps=nature=passif.
Dans cette idéologie proche du romantisme3 qui entoure le début de la pratique sportive, le corps apparaît comme quelque chose de pur, de naturel, c’est pourquoi il ne peut que rétablir l’équilibre d’une vie devenue trop civilisée, trop urbaine ou trop matérialiste.
En tant que pratique du corps, le sport apparaît comme quelque chose de pur, mais aussi de neutre, comme si les conflits se situaient seulement au niveau des idées. C’est la vision qui correspond au premier intellectuel décrit par Foucault dans l’extrait précédent.
Il en va tout autrement du deuxième type d’intellectuel. D’une part parce que s’intéresser aux situations et non à l’universel est la préoccupation d’un intellectuel qui refuse de faire abstraction de son corps. Pour devenir une pure conscience, il faut nier toutes ces déterminations, tenter de les « dépasser », de les oublier. Or, le fait d’avoir un corps et donc une histoire, une perception, un âge, une langue maternelle, permet justement d’avoir un point de vue singulier sur le monde :
Mais au-delà de la position de chaque intellectuel, en étudiant des situations concrètes, Michel Foucault, entre autres, a montré qu’il n’y a pas d’usage neutre, naturel, du corps. Les pratiques corporelles sont toujours profondément inscrites dans une civilisation, dans une époque (beaucoup plus que les opinions). Il montre également qu’il n’y a pas de pratiques « simples » du corps: il y a une histoire de ces pratiques, elles sont l’objet de luttes acharnées, d’évolutions, d’inflexions, d’inventions.
Sortir de la position de l’intellectuel universel, du moraliste tout terrain, c’est justement pouvoir venir dans les situations concrètes. Refuser l’idée simpliste que le corps est équilibré, pur, neutre, pouvoir comprendre qu’il est l’objet d’enjeux complexes et contradictoires.
Le sport, par exemple, n’est pas un usage neutre du corps : il est un rapport au corps correspondant aux problématiques d’une époque. Ainsi, lors des exodes ruraux du XIXe, on peut bien imaginer que les enfants originaires de la campagne et qui refusaient les règles du sport – en jouant plus violemment par exemple – tentaient de se soustraire à une certaine discipline, à un certain dressage particulier du corps. Ils résistaient, tout comme leurs parents bloquaient les machines en y coinçant leurs sabots pour casser les rythmes de production qu’on voulait leur imposer.
Il faut penser le sport dans sa pratique. Prendre au sérieux les manières de faire, les techniques employées. Regarder les pratiques qui vont dans le sens d’un dressage et celles qui vont dans le sens de l’expression du corps propre en tant que multiplicité. C’est en ce sens que « penser la performance » devient une question centrale.
Penser, c’est s’intéresser à une situation concrète. Tenir compte de ses développements, lui poser des questions, comprendre comment elle fonctionne, dans quelle problématique, quelles sont ses limites, et non juger si elle est bonne mauvaise, par rapport à une forme idéale.
La pratique d’un intellectuel dont le travail serait d’étudier une pratique dans un aller-retour permanent entre les hypothèses et les expériences, et non donner des leçons de « comment il faut bien faire les choses » pourrait, je le souhaite, servir de présentation à notre projet.
Annexe
Pourcentage de gens ayant une pratique sportive par profession 4:
1Entretien avec Michel Foucault, réalisé par A. Fontana et P Pasquino, in M. Foucault « dits et écrits » Volume I, p. 154. À mon sens, la restriction aux intellectuels de gauche tient simplement au déroulement de l’entretien, on pourrait très bien remplacer de « gauche » par « humanistes ».
3Il faut penser à l’importance qu’a l’exercice en plein air dans le XIXe siècle, lié à la critique hygiéniste de la vie urbaine dans le développent du sport en France. On peut également remarquer que quand Coubertin propose ses Jeux olympiques, c’est pour renouer avec l’héritage grec. Quand Leni Riefensthael filme les J.O. de 36, elle commence avec un prologue digne de la Tétralogie épique « l’anneau de Nibelungen » de Wagner etc…
La performance humaine est le concept central du sport…. Et, d’une certaine manière, de la vie. En effet, la conception que l’on a de la performance implique plus largement une conception de l’être humain et du vivant.
La performance du self-made-man
Aujourd’hui, parler des performances de quelqu’un, c’est généralement faire référence aux résultats qu’il obtient. On suppose que ces résultats découlent directement de ses capacités. Par exemple, un trader est performant s’il gagne beaucoup d’argent et l’on suppose que ses capacités sont une condition suffisante pour le gain de cet argent.
Le sport est devenu un des paradigmes de cette idée. Ceux qui marquent des buts, ceux qui arrivent les premiers font partie des « bons »: ils sont performants. Inversement, ceux qui n’obtiennent pas de résultats ne sont pas performants. Le consensus veut que ceux qui gagnent aient « quelque chose en eux » et ceux qui perdent ne l’ont pas.
La performance est vue comme une sorte révélation de la vérité de chacun qui se traduit par la capacité d’atteindre une « bonne » manière de faire. Comme le dit François Bigrel, « lorsque nous évoquons la performance humaine, nous sommes assez spontanément conduits à la considérer comme une « forme », celle qu’elle a pu prendre ici ou là dans le passé ou bien celle qu’elle va pouvoir prendre dans un futur proche.»1
Donc, l’idée est que la performance soit un bon geste qu’on a la capacité, génétique ou psychique – au choix, mais en tout cas quelque chose inscrit en chacun d’entre nous – d’apprendre à réaliser ou non. La performance serait alors une compétence qu’on peut répéter une fois acquise
Performance et situation
Cette conception idéaliste de la performance pose problème. En effet, elle présuppose un acteur toujours inscrit dans une situation équivalente alors que les situations sont toujours singulières.
Toujours selon François Bigrel : « Se déroulant toujours au présent, toute situation a, du fait de sa dimension complexe, un caractère d’imprévisibilité dû à la fois au renouvellement permanent des circonstances et à la constante évolution du sujet qui la vit. Cette complexité représente une « contrainte» que le sujet a ou n’a pas toujours choisie de rencontrer, mais qu’il doit surmonter en s’en « jouant» … La performance humaine est un acte marquant une « différence» par rapport à la façon dont d’autres pourraient se comporter dans les mêmes circonstances. Cette différence est la condition même de sa réussite. C’est donc un évènement » 2
Par conséquent, la performance ne peut pas être la répétition d’un geste idéal, car le geste idéal n’existe tout simplement pas. Les gestes se réalisent non pas dans la « pureté » de la conscience, mais dans la multiplicité de la matière. Ils se déroulent toujours dans une situation particulière, et ils sont adéquats ou non dans cette situation particulière.
Ainsi, il n’y a pas de « bon » coup droit au tennis : le coup droit performant est à inventer et à réinventer à chaque fois, et ce, en fonction de son corps, de son style, des coups droits que l’on a déjà joués, de sa propre expérience, de la surface de jeux, du moment du match.
La performance réside dans le moment où nous inventons, où on va au-delà « de ce que nous ne sommes » et non dans le moment où nous montrons « tout ce que nous avons en nous ». Il ne s’agit pas d’appliquer ses capacités, mais d’aller au-delà de ce qu’on sait faire dans la situation où l’on se trouve, avec le corps que l’on a, inventer, se dépasser…
La confusion actuelle entre performances et compétences est possible dans la mesure où l’on pense la performance hors d’une situation concrète.
Performance et désir
La question centrale de la performance se déplace des compétences vers le désir. Il ne s’agit pas d’utiliser ses compétences pour copier un geste idéal. Mais, prendre en compte la multiplicité qui constitue notre désir.
Le désir de courir ou de jouer au basket est constitué d’un mélange fluctuant d’éléments qui nous traversent, une histoire, le plaisir de réaliser des centaines de mouvements, de rentrer dans certaines problématiques du jeu, l’envie d’expérimenter des stratégies, des rencontres, etc.
Se constituer un style n’est pas se renfermer : développer son psychisme ou ses capacités « génétiques ». Au contraire, se constituer un style, c’est prendre en compte tous ces éléments qui nous dépassent, qui nous traversent,prendre en compte cet agencement singulier pour développer une manière singulière de jouer. La performance, c’est prendre en compte notre désir et faire quelque chose avec, ou en d’autres mots : prendre le risque de partir à l’aventure.
Une éthique de la performance
Penser, construire l’éthique dans l’angle de la performance peut engendrer une éthique sportive, une éthique qui se construit sur et dans la pratique sportive elle-même.
Par exemple, dans une optique d’éthique de la performance, le dopage ne serait plus critiqué au nom d’une morale idéaliste – le dopage c’est mal – mais parce qu’il irait à l’encontre de la performance. On considèrerait alors que le dopage réduit tout à une question de force et de résistance, qu’il appauvrit la pratique, qu’il lui enlève beaucoup des dimensions qui la composent. Le dopage est une manière d’éviter les problématiques et en général de tout résoudre, une sorte de solution finale.
Une éthique de la performance permettrait peut-être de sortir de la dictature du résultat. On sacrifie son style, son désir de jouer pour jouer « efficace ». Si on perd le match, alors on a tout perdu. Si on joue « son jeu », c’est différent. On le joue parce que c’est notre désir de le faire, parce que c’est une manière de travailler des questions qui nous touchent. Enfin, défendre un style donne l’occasion à l’adversaire de se confronter à une problématique originale et au spectateur de vivre un événement « unique ».
Les droits de retransmission de la télévision génèrent directement une part énorme du budget du sport professionnel. Par ailleurs, les gros plans sur les joueurs garantissent aussi l’intérêt des sponsors (voir tableau en annexe).
Les plus grandes audiences de la télévision viennent des retransmissions sportives. Elles sont devenues coûteuses en droits de diffusion1, mais faciles à réaliser techniquement et toujours rentables. En effet, l’appétit des téléspectateurs en matière de sport et particulièrement de football semble infini. 2
Les sommes d’argent et l’audience en jeu sont tellement importantes que la télévision ne se contente plus seulement de filmer un événement. Désormais, les événements sportifs sont aussi conditionnés par le fait qu’ils sont filmés: Il y a une mise en scène du sport, laquelle qui s’organise autour de la retransmission télévisée et non plus en fonction du sport en lui-même ou des supporters.
Le sport est devenu un spectacle ou, plutôt, étant donné les intérêts en jeu, le « sport-spectacle » à tendance à éclipser toutes les autres dimensions du sport. D’autant plus que le point de vue « grand public » du sport de haut niveau est généré par la télévision. 3
Un sport raconté par la télévision
Les diffusions sportives proposent deux commentaires types:
Le premier est très effacé: c’est celui du commentateur à moitié endormi, récitant du mieux qu’il peut les noms des sportifs qui ont le ballon ou qui « font la course en tête ».
Le second où, au contraire les commentateurs prennent parti, s’engagent complètement dans la partie. Ces derniers perdent alors toute distance et tout respect pour les spectateurs, se comportant comme s’ils étaient leur « pote », racontent des blagues chauvines, font des commentaires haineux et méprisants, des analyses absurdes, etc., Bref, la télévision dans toute sa splendeur.
Tout semble permis tant qu’on répond à cet impératif: il faut un commentaire. Dans notre société des images, il ne vient à l’idée de personne de laisser simplement les images parler d’elles-mêmes. Or, lors d’un spectacle de danse, aucun expert ne vient nous expliquer en voix off: là, c’est Baryshnikov, il fait un pas qui évoque un cygne, où, là « « John Travolta et Olivia Newton-Jhon; ils dansent de manière très sensuelle pour évoquer leur désir ».
Par contre, il semble indispensable d’entendre un expert expliquer : « c’est Zidane qui a la balle, il la passe à Ronaldo pour qu’il marque un but ». Les seules images, ou les images avec pour seul fond sonore la rumeur du stade – ou accompagnés d’une musique – ne suffiraient absolument pas. Il est possible que pour la plupart des spectateurs, le sport ne suffit pas. Il nous faut une valeur ajoutée, une « autorité » qui nous décrivent ce qu’il y a à regarder dans ce qu’on voit. Quelqu’un qui nous raconte une histoire.
Cette histoire nous est racontée par une voix au-dessus de la mêlée, comme sortie de nulle part. Car, personne ne voit jamais ceux qui parlent, et ceux-ci ont un statut jamais très clair : journaliste? Expert? Copain? Juge? Initié… Une voix qui ne souffre jamais de contestations, elle n’a pas de contradicteur, et qui peut se laisser aller aux divagations les plus invraisemblables sans aucun lien avec l’événement en cours.
Cette voix possède au moins trois fonctions:
— Tout d’abord, de nous faire sentir que « ceux qui jouent », c’est nous. Les commentateurs sont capables d’accomplir de miracles de rhétorique pour trouver un lien identitaire entre leur public et l’une des équipes ou l’un des athlètes. Une quelconque alliance, une ressemblance invraisemblable, un vague fait historique ou un personnage connu du public, des joueurs ou supporters de l’une des équipes, peu importe. Tant que l’on peut inventer une identification, cela fait l’affaire. Mais il faut construire des identités, bâtir des affrontements censés être très profonds, dans lesquels « nous » sommes partie prenante.
- Ensuite la voix doit aussi élargir l’enjeu. Elle va nous parler de ce qui est juste ou injuste, bien ou mal, vrai ou faux. Est-ce que le résultat est juste ? Est-ce que telle ou telle décision de l’arbitre est juste? Est-ce que tel joueur méritait ce qui lui arrive? Est-ce que le public s’est bien comporté?
C’est étonnant à quel point des commentateurs peuvent parler de morale. Chaque geste est analysé de ce point de vue. Tout cela confronté à la dure vérité d’interminables bilans comptables sur les chances de se qualifier pour la prochaine étape.
— Enfin, elle doit – et ceci est probablement indispensable – fabriquer des héros. Si l’on a besoin de donner les noms des joueurs, c’est qu’il faut des personnages. Un type qui fait une passe à un autre n’est guère passionnant, à moins d’être capables d’apprécier comment il reçoit le ballon, comment il fait sa passe, quelle est la position des joueurs de son équipe et de l’équipe adverse, dans quelle situation il se trouve, quelle nouvelle situation de jeu génère cette passe… Par contre dès que c’est Zidane qui fait une passe, alors le jeu devient épique. Alors, cela veut dire quelque chose pour tout le monde. On s’éloigne de la question du sport. Il s’agit d’un personnage connu qui pose un acte. Donc, on a tous un avis sur lui. Si la rencontre est dépourvue de vedettes, alors on en crée: le commentateur s’attarde sur l’histoire d’un joueur qui a survécu au cancer, d’un coureur ayant surmonté une blessure. Bref n’importe quoi qui puisse transformer le sportif en personnage.
Il y a ainsi trois valeurs qui ne sont peut être pas propres au sport, mais qui sont inhérentes au sport tel que la plupart de gens le voient, c’est-à-dire le sport télévisé:
-La création d’une identité: une identification imaginaire à un « nous » dans laquelle on est complètement passifs. (Voir supporters)
-Un discours moral qui donne une valeur d’exemple universel à chaque geste(cf résultat)
-Une explication de tout ce qui se passe par un renvoi permanent à des héros ayant forgé le destin de leur équipe. (cf performance)
Le commentateur nous fait sentir que tout est dit, qu’il n’y a rien d’autre à voir. Regarder du sport doit être surtout une occupation passive.
Annexe, Évolution des sources de financement du football professionnel français4
1Par exemple, les droits de retransmission de la coupe du monde de football sont passés de 34 millions de dollars pour 1978 à 1030 milliards (sans compter les États-Unis) en 2006 « Colloque:montrer le sport », p. 201
2En 1998 les chaines hertziennes françaises ont diffusé 2800 heures de sport (soit 119 jours) « Colloque: montrer le sport » p.345. Avec l’arrivée du câble et du satellite, la diffusion du sport est assurée par des dizaines de chaînes spécialisées qui émettent en continu. Un autre exemple la chaîne française canal + , elle a bâti un modèle économique sur la retransmission du sport et de la pornographie. Deux genres extrêmement codifiés de mise en scène du corps.
3J’ai voulu dédier un article complet à la question de l’image du sport, en effet on a commencé à filmer le sport avant l’invention de la télévision.
4J.F Bourg et J.J Gouget « économie du sport » P20
Citez-moi un réalisateur sportif. Question difficile !
Si beaucoup de films prennent le sport comme décor, très rares sont les films d’auteur portant sur une pratique sportive. Les Dieux du Stade de Leni Riefenstahl1 sur les Jeux olympiques de 1936 firent exception. Ce film offre un fil conducteur intéressant pour étudier l’image du sport, car il paraît avoir droit à une certaine pérennité, mais aussi parce qu’en gros, depuis Les Dieux du Stade, on utilise les mêmes ressorts cinématographiques pour filmer le sport2.
Le prologue,
Les dieux du stade s’ouvre sur des plans du Parthénon désert et à moitié détruit. Sur les ruines, des statues de dieux grecs dont l’une prend vie : c’est un athlète.
Des sportifs nus réalisent des exercices stylisés à l’air libre. La caméra cadre en contre-plongée (elle est au niveau du sol) allonge le corps des athlètes qui prennent l’allure de géants, leur tête se confondant avec les nuages. Ils sont jeunes, beaux et musclés, ce sont des dieux grecs tels que l’Occident les imagine. Plus exactement des héros, c’est-à-dire des demi-dieux. Ils sont sortis des ruines de la culture grecque, capables de réenchanter le monde moderne dominé par le matérialisme. Siegfried3 réincarné en sportif ?
L’un des athlètes sort des décombres du Parthénon, une torche à la main et peu à peu le décor change. On passe à la lumière du jour, l’athlète évolue maintenant sur des routes de campagne, un public l’acclame, sur une carte, on retrace le parcours de la flamme depuis Athènes jusqu’à Berlin. Il arrive dans les villes, rapporte le souffle divin de l’Olympe mêlé à l’air frais et noble des campagnes.4
Aujourd’hui ces prologues existent encore, comme la publicité ou les génériques des retransmissions les plus prestigieuses (JO, Coupes du monde, Coupes d’Europe etc.). Et ils racontent la même chose, à grand renfort de musique épique, de ralentis sur des gestes, d’effets spéciaux ou du graphisme en 3D, on nous dit que le sport est une métaphysique. C’est ce qui explique que les commentateurs puissent passer leur temps à parler de justice, de morale du bien, du mal, etc.
Comment montrer le sport ?
Que faire après le prologue épique? En effet, un sportif, ce n’est pas toujours très « glamour » , mais surtout une compétition peut être très ennuyeuse, manquer d’enjeux. Or il faut bien montrer de gros gars lançant des boules d’acier, de grandes bringues sautant par dessous une barre et des moustachus courant derrière une balle…
Bien sûr, certains spectateurs s’intéressent au sport, peuvent y voir de techniques différentes, des styles, une esthétique, un rythme, l’évolution d’un athlète, d’une école, etc. Mais les autres, qui a priori se désintéressent des pratiques sportives, que peut-on leur montrer pour les garder devant l’écran.
- Jouer avec les cadrages : ils changent souvent. Varier beaucoup les points de vue : faire sentir qu’il y a quelque chose à voir.
- Les champs contre champs avec le public. Chaque lancée du disque provoque une réaction du public relayée au moins dans le fond sonore, mais souvent aussi dans l’image. Comme aujourd’hui, le public est là pour montrer ses émotions, des émotions toujours simples : joie, peur, tristesse, admiration, jamais rien de complexe, de difficile à interpréter. Toujours quelque chose de très basique, de primitif, de pur.5
-Ici ou là, la réalisatrice propose un plan sur des arbitres concentrés qui mesurent et délibèrent, un plan des officiels qui s’intéressent beaucoup à la chose, un plan des drapeaux qui flottent dans le ciel pour donner un sérieux et un enjeu dont on ne connait pas vraiment les limites.
-Les gros plans sur les athlètes : une manière de psychologiser le problème, de montrer que « ça se passe dans la tête » comme le répètent sans cesse les commentateurs. Ces commentaires ne disent pas que c’est une question de stratégie, mais de psychologie : posséder ou non les capacités d’un battant, etc.
-Mais l’élément le plus original est peut-être dans l’usage massif du ralenti, une technique qui reviendra systématiquement dans les retransmissions sportives6.
Comme le remarque Jean-Luc Godard : lorsqu’un réalisateur ne sait pas quoi faire… Il met un ralenti…
Il peut paraître paradoxal de montrer lentement quand on n’a rien à montrer… Cependant, ce procédé narratif permet de souligner les moindres mouvements et par conséquent de les transformer en symboles. Comme un clin d’œil après une phrase banale, le ralenti laisse entendre « il y a plus à voir qu’à première vue ».
Être spectateur
Ainsi, le spectateur devient un initié, le ralenti lui confie la vérité de la chose. Non pas le mouvement dans sa complexité, mais les coulisses, les gestes simples qui forment ce mouvement. La vérité est dans le ralenti: le ralenti atteste la faute, le hors-jeu… Grâce à lui on sait si le saut est « mordu »… plus que dans le mouvement qui, lui, est trop complexe. On conjure ainsi la crainte de tous les spectateurs de « rater quelque chose », d’autant plus que dans le monde moderne « tout va trop vite ».
La manière de filmer le sport tend à chercher une vérité métaphysique, les émotions du public, sa « communion », la vérité psychique des athlètes, le geste « idéal » qui compose le mouvement. Une image simplifiée. On s’attache en revanche très peu à filmer des corps en mouvement, il aurait trop d’ambiguïtés, trop à interpréter, il faudrait des spectateurs très actifs, on pourrait rater des choses…
En raison de cette recherche de la seule métaphysique, la pratique sportive ne permet pas le cinéma d’auteur. En effet, pour avoir un auteur, il faudrait un point de vue – c’est-à-dire un corps.
Or, les réalisateurs sportifs filment seulement des informations, mettent en image des données, comme on met en page un tableau.
Rien d’autre ne ressort des films sportifs puisqu’aucun ne désire filmer un événement ou ce qui singularise ce match-là, ce lancé-là… Ils se limitent à informer, à classer des résultats, à montrer la vérité plutôt que des problématiques. Les Dieux du Stade propose ici ou là, dans un cadrage, un champs/contre-champs où apparaît un point de vue propre à la réalisatrice. Une certaine manière de présenter un évènement singulier.
On s’est beaucoup interrogé pour savoir si Leni Riefensthael était nazie, ou si son film l’était, je crois que ce débat cache la véritable question. Cette manière de filmer le sport convenait très bien à l’imaginaire nazi, à l’imaginaire soviétique, et au notre.
1Leni Riefensthal est un personnage complexe. Elle fut une des premières femmes cinéastes, mais aussi un des rares réalisateurs allemands à rejoindre le parti nazi. À ce titre, elle bénéficiera de moyens illimités pour filmer les JO de 1936. Après guerre, elle s’est surtout consacrée à réaliser des documentaires sur les Noubas et leur pratique de la lutte, en Afrique. Puis en 1974, à 72 ans elle apprend la plongée et réalise plusieurs documentaires sous-marins. Elle est morte à 101 ans.
2Il y a une dizaine d’années quelques photographes on eut l’idée plutôt originale d’associer art et sport. Ils ont ainsi réalisé des calendriers de rugbymen nus qui ont eu un certain succès. Des photos un peu esthétisantes, légèrement érotiques, comme ce que Leni Riefenstahl avait réalisé il y a 80 ans.
3Siegfried appartient à la mythologie nordique… tueur de dragon, et amant de la Valkyrie Brünhild, fille du Dieu Odin. Il est probablement le personnage le plus important dans l’imaginaire nazi, qui le connait principalement à travers l’opéra de Wagner.
4Le corollaire de cette idéalisation du corps est la haine des corps. En effet, dans leur propagande antisémite, la caméra est à contrario posée en plongée : on regarde la « terre », on y voit alors des corps rétrécis, on a des textures de peau, des rides, que l’on place dans des décors urbains. Bref, des corps « matériels » sont le comble du dégout pour les nazis.
5Dans Les dieux du stade, ces confrontations entre le public et les athlètes vont peut-être un peu plus loin que la simple illustration de la joie ou de la tristesse, elles sont un peu plus fines, un peu plus complexes. Du coup, on a une autre épaisseur à l’événement, d’autres dimensions apparaissent.
6Il est intéressant de remarquer à quel point le recours au ralenti est souligné dans les comptes rendus du Colloque Montrer le sport édité par l’INSEP. Des intervenants pourtant divers prenant en compte différents aspects de l’image sportive semblent tous arriver d’une manière ou d’une autre à commenter cette technique.
Le sport est devenu un spectacle et les supporters font partie de ce spectacle. Ces derniers ne représentent pas un grand intérêt économique; l’argent vient de la télé ou des sponsors. Mais, pour réussir une transmission télé, il faut montrer des supporters, ils font partie du récit. Ils fournissent de belles images colorées et exubérantes, pleines de joie ou de gros plans de déception, de tristesse. Les supporters donnent de l’importance à l’événement. Annoncer le déplacement de 50.000 personnes suggère qu’il y a quelque chose d’important à voir. Tout comme dire qu’il y a : « un match à haut risque », il y a un risque qu’il se passe quelque chose « — vous voyez, il peut se passer « quelque chose » tant l’enjeu est important1. Et parmi les incarnations de « quelque chose », un affrontement violent est la première qui vient à l’esprit.
La violence
On associe immédiatement supporter et violence. Et quand on pense à la violence, les affrontements entre supporters sont une des premières images qui nous viennent à l’esprit.
Lorsqu’on nous parle de violence liée au sport – en général, au football – on nous montre des bagarres entre groupes de supporters antagonistes, ou entre supporters et la police. Ce sont des images spectaculaires, pleines d’adrénaline. Des images comme les chaînes de télévision les aiment. Il suffit que le commentaire soit indigné et ferme pour qu’on ait le droit de les diffuser au J.T. L’audience est garantie. Cette image fait partie du spectacle. Il y a néanmoins une violence autrement plus répandue dont on n’a pas d’images. Il ne s’agit plus du supporter brutal rejoignant le stade pour se bagarrer avec ses congénères de l’équipe adverse, mais du brave gars regardant le match à la télé et battant sa femme pour calmer son trop-plein d’émotion. Partout dans le monde, chaque soir de match, les lignes téléphoniques d’aide aux femmes battues battent des records dans le plus grand silence. Mais il ne faudrait pas que cette violence-là gâche spectacle.
L’identité.
La violence, les rivalités de pacotille, servent à établir une identité.
Il y a deux manières d’établir une identité:
Par « le faire », la praxis.
Se forger une identité par un style, une façon de faire: avoir une manière de nager, de peindre, ou de danser singulière. C’est en « faisant » que l’on crée une singularité. Et, cette identité-là ne peut jamais être fixée, figée. En effet, on peut avancer que Pedro Almodovar a une manière singulière de filmer, mais on ne sait pas tout ce qu’il pourra encore réaliser. On sait que Roger Federer a une façon particulière de jouer au tennis, mais comment évoluera son style? Quelles rencontres pourra-t-il encore faire? Quelles inventions produira-t-il? On n’en sait rien! En ce sens, on peut parler d’un devenir singulier plutôt que d’une identité. Une identité qui se crée en traçant une voie, une identité ouverte aux rencontres2.
Par l’être.
On peut concevoir un autre type d’identité, ayant à voir avec le « être » plutôt qu’avec le « faire ». Il s’agit alors d’identités très superficielles, des identités à crier très fort: je suis un ceci ou un cela, parce qu’elles sont tellement évanescentes qu’on peut les oublier. Pire, ces identités n’existent que par opposition. Tout ce qu’elles peuvent affirmer c’est : nous sommes « nous » parce que nous ne sommes pas « eux ». Eux, ils sont le Mal… Du coup, nous, on est le Bien. Si eux, c’est le Mal, alors il faut les éliminer. Rien de ce qu’ils font ne peut être accepté. Parce qu’en leur attribuant des qualités, des actes positifs alors se réduit la différence avec nous, porteur du bien … Et notre identité risque par conséquent de disparaître…
Les supporters font souvent la même chose. Les équipes se ressemblent et c’est pourquoi ils ont besoin d’être dans un affrontement permanent pour se fabriquer une identité. Ils ont besoin de trouver dans le moindre geste de l’adversaire un signe évoquant une différence abyssale cachée. Parce qu’au fond, il n’y pas de différence, mais une identité ne générant aucune rencontre, fussent-elles conflictuelles, entre deux singularités. Il se résume à un simple affrontement, du même contre le même.
Se défouler.
Il y a un troisième enjeu qui revient souvent dans les discussions: on regarde le sport pour se défouler. C’est-à-dire: « donner libre cours à des désirs sur lesquels pesait un interdit».
Si l’on prend cette définition, il y a une sorte de libération. Toute la semaine, nos désirs sont refoulés et on les libère enfin au stade. Mais, dans ce cas, la libération ne passerait-elle pas par un autre biais : faire en sorte que notre vie quotidienne exprime un peu plus nos désirs.
Conclusion :deux questions
Qu’est-ce qu’un groupe de supporters aujourd’hui? Un problème…
Ils peuvent être violents, racistes, homophobes, etc… Mais aussi ils sont nuisibles au sport en tant que spectacle très rentable.
Ils sont dans une autre temporalité: les joueurs, les entraineurs, les dirigeants, les sponsors changent, les supporters ont tendance à rester.
Ils veulent influencer les décisions dans les clubs et du coup rentrent en conflit avec les propriétaires ou les actionnaires.
Ils sont peu intéressants économiquement pour les clubs: il est beaucoup plus rentable d’aborder un match comme un spectacle, réunissant un public de classe moyenne, venant au stade occasionnellement, achetant tout le merchandising et se contentant d’applaudir sagement.
« Supporter» un club peut-il devenir une occupation active et pousser le sport vers un terrain plus éthique, moins spectaculaire?
Peut être…
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1Patrick Mignon, par exemple rappelle les interventions dans le journal de 20h le jour du match Hollande-Angleterre pendant la coupe du monde 1990. Lors des « décrochages » sur place, un reporter rappelait régulièrement « jusqu’à maintenant il ne se passe rien, mais je vous tiens au courant dès qu’il y a du nouveau ». in « Montrer le sport », les cahiers de l’insep, ( hors série).
2Il ne s’agit pas forcément de rencontres harmonieuses, elles peuvent donner lieu à des conflits, mais des conflits entre deux pratiques différentes, deux manières d’être au mode qui s’affirment.
Le résultat est, paraît-il, « ce qui compte ». C’est le cas en sport – les commentateurs de match le répètent sans arrêt – mais aussi en économie, en politique, dans l’éducation, la santé, l’art, la science les jeux de société et dans le cinéma hollywoodien…
Une bonne comédie hollywoodiennes propose, en effet, une suite de situations qui s’enchaînent, dans un rythme de plus en plus rapide, où les personnages sont de plus en plus dépassés… ils font comme ils peuvent avec des situations dont ils ne maîtrisent pas grande chose. Les personnages ont un but – en général conquérir le cœur d’une jeune fille – mais pendant tout le film, ils affrontent surtout une infinité de péripéties. À ce stade tout est possible, le héros est parfois poursuivi par la police, parfois par des bandits, parfois par son ex ou sa belle-mère… ou par des martiens. Enfin, au bout d’un bon moment (environ 90 minutes), toutes ces situations complexes se dénouent. Tout devient simple, les zones d’ombre s’effacent, tout est expliqué, les personnages savent tout. Les gentils ont gagné, deviennent maîtres de la situation et les méchants ont perdu, tenus à la merci des gentils. Gros plan fixe sur le baiser, puis c’est fini.
Dans un match de football, nous assistons à peu près à la même chose: des gars courent derrière le ballon, mettent en place de stratégies, sont plus ou moins fatigués, etc. Enfin, au bout d’un certain temps (environ 90 minutes), l’arbitre siffle, tout se dénoue, tout s’explique, gros plan fixe sur le panneau indicateur, et on passe à la publicité.
Prenons encore un autre exemple, cette fois moins hollywoodien: X, gare de train dans une zone peu peuplée: des gens prennent le train et après ou durant le trajet, vivent plein de choses (ils vont travailler, commencent un tour du monde, se font des copains, se disputent avec leur voisin). Puis vient un décideur qui regarde un graphique du bilan économique. Résultat: cette gare est déficitaire. Du coup, après 90 ans de service, il la ferme.
Le résultat est ce moment où une multitude de mouvements contradictoires se réduit à une image fixe et simple. C’est la fin de l’histoire. Tant qu’on était dans l’histoire, tout était possible mais à un moment donné, on siffle la fin de la partie. On fait un bilan comptable et l’histoire est finie, il n’y a plus rien à faire. La vérité se manifeste, on sait désormais si telle équipe est bonne ou mauvaise. On regarde un graphique et on sait s’il faut ou pas fermer la gare.
De la même façon, un élève étudie un an durant, puis il passe un examen et on sait « sa » vérité: il est bon ou mauvais…
C’est probablement parce qu’elle permet aussi facilement d’établir des bilans comptables que la compétition sportive se conjugue aussi bien avec les valeurs néolibérales.
Dans les systèmes néolibéraux, c’est d’après les résultats qu’on juge les performances. Le problème est que dans la vie, l’expérience de chacun d’entre nous est un bon exemple, le mouvement ne s’arrête jamais. La complexité de notre vie ne disparaîtra jamais au profit d’un petit tableau récapitulatif.
Rien ne commence jamais de zéro, tout a une histoire et rien ne disparaît sans laisser de traces.
Le néolibéralisme est en train de le découvrir. Il découvre que même si le bilan établi à une date précise est excellent, le mouvement réel, lui, ne s’arrête pas comme un exercice comptable. La pollution, le chômage, les désastres écologiques ne peuvent se résumer à des images fixes et simplifiées…
Le résultat est beaucoup plus large que ce que l’on considère comme actuellement comme résultat.
Il ne s’agit pas nier l’importance des résultats. La question propose plutôt de se débarrasser du fantasme d’une fin de l’histoire. Le mouvement n’a pas comme destin d’arriver quelque part et de ne plus en bouger. Les conflits n’ont pas comme résultat l’élimination finale d’un des opposants pour que l’autre ait raison, ils se déplacent, d’autres conflits apparaissent. Il faudrait pouvoir penser les résultats dans le mouvement et non comme ce qui arrête le mouvement et donne la vérité.
Dans le sport, c’est particulièrement difficile parce que tout est pensé pour glorifier le résultat: les retransmissions télévisées, les commentaires, la mise en scène. De plus, le résultat est aussi la préoccupation principale des managers, des sponsors, de beaucoup d’entraineurs et de joueurs. Le résultat intéresse aussi le public, d’une part parce qu’il est un peu conditionné par la façon dont on met en scène le sport, d’autre part parce que c’est ce que notre société valorise. Et, également parce que c’est très difficile de comprendre, d’apprécier un style de jeu complexe, de rentrer dans les problématiques. Il n’est pas du tout évident de regarder la finale olympique du 100m et voir autre chose que dix gars ou dix filles qui courent. Il faut s’intéresser de très près à la course ou être coureur soi-même pour apercevoir des styles, des stratégies de course, des changements de stratégie. Il faut un regard singulier pour pouvoir placer cette course dans une histoire du sprint, apercevoir des inventions… En revanche, il est très simple et très facile de savoir qui est arrivé le premier.
Pour s’intéresser au résultat, il n’y a pas grand-chose faire, c’est le rôle du spectateur , ne rien faire, absorber, se tenir au courant, être content quand on lui dit que c’est le moment. Pour aller au-delà du résultat, il faut un intérêt actif, il faut non seulement regarder, mais aussi que « ça » me regarde. Que cela se conjugue, non pas avec ce que je suis (une image trop simple, trop facile et fixe), mais avec ce que je fais (un mouvement, un devenir) (cf supporter).
Aujourd’hui le mot « compétition » apparaît presque comme un synonyme de barbarie. Le modèle de la compétition économique est celui du « tout est permis » et « malheur aux vaincus ».Dans les compétitions sportives, ce genre d’idéologie est bien présente. Alors si l’on pose la question d’un sport éthique, on a trois alternatives.
1. Arrêter toute pratique sportive, Se dire que sport et compétition sont intrinsèquement indissociables et indissociables aussi des valeurs abjectes dont ils sont issus : Donc… éviter le sport.
2. Dissocier sport et compétition, Le problème dans ce cas est que l’absence de la compétition semble assez incompatible avec le plaisir du sport .
Imaginons un match de tennis où les joueurs se renvoient la balle en faisant attention que l’autre puisse la rattraper, facilitant au maximum le jeu de l’autre, essayant de ne pas lui créer des problèmes. Un match à jouer… qui serait pourtant terriblement ennuyeux, très monotone .
On pourrait aussi imaginer une partie où les points ne comptent pas. C’est peut-être une piste… Mais dans ce cas, il a toujours compétition… car on supprime seulement le résultat (Cf : résultat).
3. repenser la notion de compétition
Est-il possible d’imaginer une compétition qui ne soit pas une glorification des gagnants, une humiliation pour les perdants et un appel à anéantir l’ennemi ?
Essayons tout d’abord de chercher la compétition dans d’autres domaines.
Imaginons un débat d’idées : quelqu’un arrive, propose une hypothèse, et les autres interlocuteurs ne font que dire « c’est bien », pour pas lui poser de problèmes à l’orateur.
Imaginons également un scientifique défendant une théorie. Il fait des expériences et certaines vont cependant à l’encontre de ce qu’il proposait a priori. Or, au lieu de chercher une explication, il oublie les expériences qui mettent en question sa théorie et ne tient compte que de celles qui lui donnent raison.
Dans ces deux exemples, on se dit qu’ils ont tort de négliger la confrontation, car ce sont les problèmes qui permettent de penser. Peut-être est-ce aussi la manière de repenser la compétition.
La compétition est indispensable pour trouver des problèmes, des difficultés dans la pratique sportive.
Il existe, peut-être, une voie certes étroite et peu fréquentée (ce n’est pas souvent là que les sportifs vont faire là leur jogging), qui permet de penser la compétition comme enrichissante. Celle qui consiste à penser la compétition comme problématisation, du jeu de l’autre, et de son propre jeu. Comme une manière de confronter son jeu, son style, comme on confronte ses hypothèses scientifiques ou ses idées politiques. La confrontation est inhérente à la multiplicité et génératrice de multiplicité.
Comme le dit François Bigrel « Le mot compétition vient du latin « cum » qui signifie « avec » et « petere » qui signifie « chercher à atteindre ». On ne retrouve donc pas au plan étymologique la connotation négative… l’occasion d’un abaissement de l’adversaire. L’adversaire est au contraire celui qui permet de se dépasser, car il offre à l’Autre un problème que cet Autre juge digne de lui être posé. Il faut pouvoir remercier cet adversaire d’avoir eu l’intelligence et l’à propos de poser ce problème. Malheureusement peu en usage aujourd’hui, cette position éthique est la seule possible si on veut que le phénomène sportif continue de créer une culture humaine »1
Dans ce cas, le problème ne se pose peut-être pas au niveau de la compétition:
Il se pose en amont parce que la formation sportive disciplinaire tend à uniformiser les gestes, à les rendre mécaniques plutôt qu’à accompagner la recherche de styles propres (Cf : corps et Performance). Du coup, il n’y a plus de confrontation de style et de singularités, il n’y a plus de problématiques parce que tout le monde fait pareil. Or si tout le monde fait pareil la seule distinction est entre ceux qui font mieux ou moins bien.
Et en aval, dans la lecture faite des confrontations, dans « culture du résultat » qui résume tout en un gagnant et un perdant, celui qui est doué, qui a en lui les bonnes capacités gagne, celui qui n’est pas doué a perdu. C’est une manière de ne pas voir la singularité, même lorsqu’elles existent. (Cf : résultat)
Appendice : sur la compétition au niveau social
La compétition sportive sert souvent de métaphore ou de modèle ou de justification, bref elle est souvent convoquée pour étayer l’idée libérale selon laquelle l’état optimal d’une société est atteint par une sorte de combat à mort de tous contre tous.
Par essence les sociétés humaines sont conflictuelles, on ne connaît aucune qui ne le soit pas, et, lorsqu’on a voulu construire des sociétés sans conflit, on a engendré des régimes barbares. En revanche, rien ne dit que les conflits doivent se jouer entre individus. Les vrais conflits se jouent sur des problématiques qui, en général, dépassent largement les intérêts individuels. Proposer une société d’individus qui s’affrontent en permanence est simplement un mode de domination… à l’instar du développement de l’animosité entre des identités de pacotille. (CF supporter)
Développer son style , par exemple au tennis, c’est créer une singularité et le confronter à celui d’un autre joueur peut être l’occasion d’enrichir cette singularité, mais aussi d’inspirer d’autres joueurs. Il n’y aucune singularité dans le fait de bousculer tout le monde, rentrer les premiers dans le bus et se jeter sur une place assise.
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1François Bigrel « La performance ; art de jouer, art de vivre » p 17
Notre société donne toujours l’impression que nous nous occupons trop peu de notre corps. On nous rappelle sans cesse qu’on mange peu équilibré, qu’on ne fait pas assez de sport, qu’on s’expose trop au soleil, etc. Ces rappels incessants montrent surtout que notre société s’occupe beaucoup du corps. C’est d’ailleurs une de ses principales caractéristiques. En effet, à partir du XVIIe siècle, le corps commence à devenir un enjeu de pouvoir, le pouvoir va jusqu’à s’inscrire sur le corps même des gens. On ne va pas seulement interdire certains gestes, on va surtout écrire des règlements minutieux décrivant les gestes à faire. Ce pouvoir sur le corps est le résultat de deux puissantes techniques.
La technique disciplinaire
Apparue vers le XVIIIe siècle,« La discipline est, au fond, le mécanisme par lequel nous arrivons à contrôler dans le corps social jusqu’aux éléments les plus ténus, par lesquelles nous arrivons à atteindre les atomes sociaux eux-mêmes, c’est-à-dire les individus. Technique de l’individualisation du pouvoir. Comment surveiller quelqu’un, comment contrôler sa conduite, son comportement, intensifier sa performance… ».1
Pour comprendre la nouveauté, on peut s’attarder sur les différences dans le travail d’un artisan et d’un ouvrier. Au premier, on demande de construire une table… il lui appartiendra de prévoir comment il s’y prend. Au second, on demandera par contre d’effectuer des gestes précis, calculés pour optimiser la chaîne de montage.
Ou, encore, la différence entre les armées pré-modernes où ce qui compte est d’avoir des soldats aguerris devant et une masse humaine au milieu. Et une armée moderne, dont l’armée prussienne sera le modèle, où tous les soldats devaient effectuer les mêmes gestes de concert, marcher au pas, faire des formations, tirer en même temps. Ces exigences demandaient une discipline et des soldats obéissant au geste près.2
Le nouveau rapport au corps implique un corps docile, maniable, à l’image d’une machine que l’on doit rendre performante et docile aux commandements des ingénieurs. Cela implique aussi des corps standardisés parce que tous doivent pouvoir effectuer les mêmes gestes.
L’apparition du « biopouvoir »
Vers la moitié du XIXe siècle, une deuxième technique de pouvoir est inventée, c’est une « technologie qui ne vise plus les individus en tant qu’individus, mais au contraire la population… Cela ne veut pas dire simplement un groupe humain nombreux, mais des êtres vivants traversés, commandés, régis par des processus, des lois biologiques. Une population a un taux de natalité, de mortalité, une population a une courbe d’âge, une pyramide d’âge, a une morbidité, a un état de santé. » 3
Désormais gouverner implique une attention à tout un tas de nouveaux problèmes comme l’hygiène, la natalité, la mortalité, les flux migratoires…,
Gouverner est un pouvoir sur la vie. Il ne s’agit plus d’un pouvoir de mort, comme dans l’Ancien régime, mais d’un pouvoir qui prétend s’étendre sur la manière de vivre des gens. Ainsi, notre santé – même lorsque nous ne sommes pas malades – ne relève désormais plus seulement de notre affaire personnelle, elle relève aussi de tout un tas de spécialistes. Ce biopouvoir se manifeste à chacun de nous notamment dans les innombrables interpellations, injonctions et prescriptions dont nous sommes l’objet dans les médias, au travail, en tant que bénéficiaires d’une quelconque aide, etc. Est-ce que vous vous occupez bien de vos poumons ? Faites-vous attention à votre dos ? À vos pieds ? À vos reins ? Votre peau ? Manger sain ! Pas trop gras ! Ne fumez pas, etc. Une infinité de « prescriptions » qu’on nous somme de suivre. Le biopouvoir se retrouve également de manière plus insidieuse dans des questionnements passionnant peu le grand public: les soins palliatifs qui définissent pourtant les limités de la vie, le handicap qui pose pourtant la question « qu’est-ce que un Homme » ? 4
Les injonctions engendrent un rapport particulier à notre corps : nous le vivons comme une sorte d’agrégat d’organes, chacun plus ou moins voué à l’un ou plusieurs spécialistes. Il s’y rajoute cette impression d’être toujours en faute, ou en retard, par rapport à notre corps. Une faute à force de ne pas gérer notre « capital santé » comme il se doit. Nous vivons notre corps comme toujours un peu inquiétant et jamais suffisamment en bonne santé, toujours menacé. Ensemble avec l’idée que notre corps est l’affaire d’une série de spécialistes, de techniciens compétents.
Sport/corps/ discipline et Biopouvoir
Bien entendu, le sport est un outil de choix dans cette tendance à rendre le corps docile, performant, standardisé. La gymnastique est d’abord une technique militaire pour discipliner les corps dans les armées modernes, que l’on va ensuite utiliser dans les collèges et lycées.
La pratique sportive est également un lieu de choix pour l’expérimentation du biopouvoir. En effet, les sportifs – bien qu’en principe sains de corps – sont placés en permanence sous contrôle médical. Leur corps, même lorsqu’il est en bonne santé, regarde les médecins. Les médecins ne sont pas là pour guérir une maladie, mais pour leur dire comment vivre. En effet, le dopage n’est que la pointe de l’iceberg de cette problématique5. Certes, il rejoint des enjeux économiques du sport et la volonté des athlètes d’aller toujours plus loin, mais le dopage est également un matériel de choix pour l’expérimentation de techniques médicales. C’est pourquoi les essais dans ce domaine se retrouvent certainement ailleurs…
La question du corps se pose donc aux sportifs comme un défi. Ce n’est pas une question comme dans les quizz de la télévision où il faut donner une bonne réponse. Mais d’inventer, au quotidien, une pratique sportive où le corps n’est pas objet, n’est pas comme une matière à discipliner ou un tas d’organes et de muscler à gérer. Mais une multiplicité d’histoires de vécus qui se rencontrent pour donner lieu à un désir singulier.
4cf Miguel Benasayag, « La santé à tout prix : médecine et biopouvoir »
5I .Waddington, dans « Le dopage sportif : la responsabilité des praticiens » in Revue STAPS, n° 70, remarque que le développement du dopage coïncide avec la généralisation des médecins auprès des sportifs dans les années 50. Auparavant, les sportifs étaient surtout entourés de soigneurs qui s’occupaient surtout des blessures. À partir des années 50, et de l’arrivée massive de médecins, l’entrainement va être médicalisé. Ces derniers vont s’intéresser à l’accroissement des performances. Il y a donc une profonde ambiguïté à critiquer le dopage depuis un discours médical.
La diffusion du sport sera relativement rapide et très large. Chez les élites, le sport trouve son relais dans les écoles anglaises à l’étranger et le début du tourisme estival.
Pour le peuple, elle sera largement favorisée par l’industrialisation. En effet, beaucoup d’ouvriers, issus de la campagne, vont se retrouver concentrés dans de grandes villes, sans aucune attache et sans repères. Les clubs sportifs formés autour des pubs, des syndicats ou des paroisses, fourniront un lieu de rencontre, de fraternité, d’identification. D’autant plus qu’avec le travail salarié à l’usine, apparaît aussi le temps libre. Un temps libre qu’il faut bien occuper.
L’immense Empire colonial britannique va parallèlement amener le sport un peu partout. Au début, il sera réservé aux « blancs », mais bientôt les colons se rendront compte de l’intérêt de faire participer les élites locales aux compétitions, et plus largement de diffuser le sport parmi les indigènes. Le sport était donc depuis le début un moyen d’intégration, d’ascension sociale, mais aussi une façon d’imposer un usage particulier du corps à une population1.
L’Allemagne
Les premiers Jeux olympiques (1896 en Grèce, 1900 à Paris…) connaissent des débuts difficiles, ne bénéficiant pas d’un intérêt important des États et encore moins de la population. Après la Première Guerre mondiale,2 et une « longue » après-guerre, les Jeux olympiques vont finalement devenir un évènement social conforme aux attentes de ses organisateurs : les Jeux olympiques de Berlin en 1936…
Cette fois-ci, tout y est…
Les moyens : L’État nazi finance entièrement les Jeux en débloquant 20 millions de reichsmarks3
La mobilisation populaire : La propagande nazie et ses innombrables relais vont réussir pour la première fois à intéresser les masses aux J.O.
La jeunesse : 100.000 membres des jeunesses hitlériennes sont mobilisés pour l’occasion.
La symbolique : 1936 invente le parcours avec la flamme olympique, allumée en Grèce (à la lumière solaire) et transportée par des athlètes qui se relayent, la grande vasque allumée par le dernier athlète lors de l’ouverture des Jeux.
Les médias : La radio retransmet les Jeux, mais aussi, et ce, pour la première fois, les J.O. de 1936 bénéficient de transmissions en direct à la télévision, 8 heures par jour.
Comment expliquer les moyens mis en œuvre, l’investissement de l’État allemand, sans commune mesure avec aucune autre manifestation sportive de l’époque 4?
Jusque-là, la gymnastique, puis le sport étaient un moyen pour former des soldats. En 1936, les Allemands inventent le sport comme « représentation de la guerre ». Ainsi, la victoire dans une compétition sportive devient un but en lui-même. Les nazis parlent des athlètes comme de « soldats en survêtements, combattant pour leur patrie ».5
On peut retracer les choses de la manière suivante : depuis le milieu du XIXe siècle, les États s’occupent de la santé des populations, non seulement par altruisme, mais parce que c’est indispensable pour gérer des populations, et notamment reproduire la force de travail. Or, la pratique sportive, celle de l’exercice physique en-tout-cas, est un des moyens choisis pour maintenir les populations en bonne santé. À partir de 1936, on extrait une sorte de corollaire de ceci : on se dit que le résultat des pratiques sportives traduit, représente, les effets de cette gestion de la population. Ainsi, on va désormais établir un lien entre la population, les performances des athlètes et les gouvernements. Un état qui gouverne bien, qui gère bien sa population devrait voir ses athlètes réaliser de grandes performances.
Désormais, le sport n’est pas seulement une question de prestige, il est une représentation des forces sociales d’un pays. Le problème est la santé, et la santé est envisagée comme une sorte d’équilibre du corps, surtout comme un rétablissement de cet équilibre troublé par la civilisation, du coup le retour à la santé passe par ce qui est pur. La race aryenne dans l’imaginaire des Allemands, la classe ouvrière dans l’URSS ou l’homme « qui se fait lui-même » chez les Américains. L’athlète devient le représentant, la quintessence d’une certaine idée de l’homme.
Les USA
Il faudrait peut-être ajouter encore une étape, celle du sport marchandise. Elle arrive un peu plus tôt; dès J.O. de Californie. Par exemple, les organisateurs s’arrangèrent pour que le climat agréable et les plages soient systématiquement mentionnés dans les comptes rendus des journaux. Ce n’est pas encore les J.O. d’Atlanta ou ceux de Pékin, mais c’est le début. Par la suite le sport, surtout les images du sport vont devenir une marchandise très rentable. Mais cette évolution n’est pas particulière au sport : ce mouvement traverse aussi l’art contemporain, la musique ou le cinéma.
Et dans le sport comme ailleurs, cette marchandisation entraine des exigences. Un sport de plus en plus taillé sur mesure pour la télévision. Une spéculation plus importante sur le résultat. Une compétition beaucoup plus sauvage, surtout en dehors des terrains, pour les joueurs, etc.
En paraphrasant Marx6, on pourrait dire que le sport est une coproduction anglo-franco-allemande.
Les Anglais (avec une touche américaine) y apportant le modèle de production et de diffusion, les Français la politique et les Allemands, la métaphysique.
En conclusion : S’il y a quelque chose à retenir de cette mini généalogie du sport, c’est que le sport est loin d’être un phénomène simple. Il est traversé par des problématiques multiples, aussi bien médicales que philosophiques, politiques ou économiques. On ne peut dégager une forme « pure », du sport. Le présenter comme un phénomène simple, en le jugeant comme bon ou mauvais, c’est simplement refuser de regarder dans toutes ses dimensions.
1L’URSS fera de même : le sport servira à « agréger » des minorités très diverses, mais aussi à bâtir chez des populations paysannes un rapport au corps compatible avec la volonté d’industrialisation. C. f. J. Riordain et H. Cantelon , article « URSS » dans « Histoire du sport en Europe » p. 240
2Les Jeux ont été suspendus pendant la guerre, mais une fois finie, les nations victorieuses n’acceptent pas de jouer avec les vaincus. La Russie, devenue URSS entre temps est également écartée temporairement de la compétition.
3Pour comprendre le changement, il faut se souvenir que lors des Jeux de Paris en 1924, la France a refusé de construire un stade. Les organisateurs ont utilisé les installations d’un club privé, le « Racing ».
43.700.000 spectateurs assisteront aux différentes rencontres et 300 millions les écouteront à la radio. Arnd Krüeger « Allemagne » dans « Histoire du sport en Europe », p. 86
5C.f. J. Riordain et H. Cantelon, « Sport et relations internationales (1900-1941) », p.94.On peut remarquer que cette rhétorique est beaucoup moins importante en Angleterre. En effet l’Empire britannique n’a rien à prouver, il domine le monde. Les gentlemen anglais peuvent garder leur flegme.
6Marx affirmait que le communisme était issu de l’économie politique anglaise, des mouvements politiques français et de la philosophie allemande.
Contrairement à ce que l’on peut imaginer, le sport n’a pas toujours existé : il est apparu vers 1850. Bien entendu, les humains, et d’autres mammifères, jouent à courir, à sauter, ou à lutter depuis bien plus longtemps. Mais le sport moderne, avec son lot de compétitions, règlements, ses lieux spécifiques (le gymnase, le stade), son économie, etc… apparaît seulement au XIXe siècle.1
Le mot sport en lui-même n’apparaît qu’après le Moyen-âge, issu de desport ou disport: se distraire. Et, jusqu’à la fin du XIXe siècle, le terme englobe bien plus de pratiques que le sport moderne.2
Ainsi le sport tel qu’on le pratique aujourd’hui n’est pas inscrit dans la « nature humaine ». Il est apparu dans un cadre particulier – l’Angleterre du XIXe -, avec des problématiques spécifiques (exode rural, industrialisation, hygiénisme….)
Angleterre
Le sport moderne est apparu en Angleterre – le pays de la révolution industrielle – et il est apparu en même temps que la révolution industrielle. Ce n’est pas un détail. En effet, avec l’industrialisation, le rapport au corps change. Apparaît la volonté de rationaliser le mouvement, de faire des gestes de plus en plus précis, maîtrisés, standardisés en vue d’accroitre la rentabilité. Le corps est désormais perçu comme une sorte de machine à bien entretenir. Il faut s’occuper de son corps.
Le sport moderne est né dans ce nouveau rapport au corps. Dans la classe ouvrière, ce rapport au corps se développe dans les usines ou à l’armée tandis que pour les jeunes des classes aisés, il prend forme dans le sport.
Les universités anglaises
Dans les écoles, les élèves pratiquent depuis longtemps des jeux de ballon. Seulement ces jeux sont trop brutaux, trop liés à des coutumes locales. Les universités forment l’élite d’un empire britannique qui domine deux tiers du monde grâce à sa production industrielle. Des jeux brutaux joués selon les usages locaux sont donc inadéquats pour développer les nouvelles valeurs : la maîtrise de l’esprit sur la matière et la création d’un marché global. Ces jeux vont donc être adaptés aux problématiques de l’époque. Les professeurs des universités avec quelques élèves vont définir les nouvelles manières de jouer, dont voici les principales caractéristiques :
- Uniformisation : Des règles précises déterminent à présent le nombre de joueurs, les caractéristiques du terrain, la durée du match, etc… Auparavant, tout était simplement défini par les usages locaux, voire au coup par coup. Désormais, les règles sont écrites et valent pour tout le monde. Tous devront jouer au même jeu.
-Institutionnalisation: à partir des compétitions entre les universités vont apparaître les premières fédérations. Assez vite, tous les sports seront dirigés par une fédération. Le jeu n’est plus une affaire se jouant entre deux équipes… des spécialistes vont fixer les modalités des rencontres et vérifier que les règlements sont bien appliqués.
- Représentation: Le sport devient une façon de mettre en scène les corps. À travers l’établissement des règles, l’apparition d’un arbitre, un système de sanctions ont pour objectif de réduire, ou de canaliser la violence dans les matchs qui pouvaient être extrêmement violents. On va écrire le scénario à partir duquel les athlètes improvisent la représentation.
Les Gentlemen-farmers, le sport marchandise
Les gentlemen – farmer (propriétaires terriens) organisaient aussi des rencontres sportives entre les localités voisines. Souvent, les propriétaires faisaient s’affronter leurs valets de ferme. Ces rencontres donnaient lieu à des paris, se déroulaient en présence de spectateurs (parfois très nombreux3) et étaient relayées par une presse spécialisée. Ces matchs ont même peu à peu généré un « marché» de valets sportifs.
Ici, le sport se développe comme activité économique et le sportif professionnel apparaît. Mais, il s’agit surtout de l’émergence du modèle du sport spectacle.
L’Angleterre a ainsi défini comment on joue.
France
En France, en Allemagne et dans le reste de l’Europe continentale, on s’est d’abord intéressé à l’entretien du corps, à la gymnastique. En France, cette préoccupation sera très liée à une problématique « médicale», dans le cadre du mouvement « hygiéniste». Des médecins, des philosophes, mais aussi des politiciens ou des militaires sont inquiets par la « dégénérescence physique» de la population, qu’on attribue à la vie urbaine trop sédentaire. La gymnastique, surtout dans les exercices en plein air apparaît alors comme un remède. Il ne s’agit pas simplement de dire que la gymnastique peut être une pratique bénéfique pour le corps… Le sport est perçu comme une prescription médicale ! Vous êtes malade ! Vous devez faire de la gymnastique pour guérir. Pire, la Nation est malade ! Si vous ne faites pas de gymnastique, elle va à nouveau subir des défaites militaires4. Ainsi, en 1900 lors de JO de Paris, Jules Ferry, ministre français, déclarait que la gymnastique formait « l’avant-garde pacifique de la Nation en armes»5
Quelques années plus tard, le journal l’Auto (le grand quotidien sportif de l’époque) titrait en 1914, à propos de la Première Guerre mondiale : « le grand match» et invitait les sportifs à devenir des bons soldats6. D’ailleurs les professeurs de gymnastique au XIX siècle étaient des militaires ou d’anciens militaires, autant dans les gymnases, les collèges ou les lycées. Leurs enseignements se conformaient aux manuels de l’armée.
La gymnastique est devenue un moyen de former des militaires physiquement, mais aussi d’inculquer une discipline. Le sport tardera un peu plus à s’affirmer dans l’Europe continentale à cause de cet intérêt pour la gymnastique. Lorsque certains sports deviendront enfin populaires, la préoccupation pour la « santé» tant physique que morale dans un milieu urbain deviendra omniprésente.7
C’est dans ce contexte qu’un français eut l’idée de « recréer» les Jeux olympiques en 1896. Pour le fondateur des J.O. modernes, Pierre de Coubertin, qui était avant tout un éducateur, les Jeux olympiques furent d’abord un moyen d’éduquer la jeunesse, de défendre la nation, de retrouver la culture grecque, de défendre la paix. Le sport en lui-même se limitant surtout à un outil et à y regarder de près, la volonté de Pierre de Coubertin recouvrait avant tout un programme politique.
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1 L’usage veut de faire remonter la naissance du sport à la Grèce Antique. Toutefois, à étudier de près les jeux Olympiques de la Grèce antique, on s’aperçoit qu’il s’agissait avant tout d’une fête religieuse. (Trois des six jours de ces Jeux étaient exclusivement dédiés aux rituels religieux). Il faut comprendre cette filiation par la volonté romantique de retrouver les racines grecques ainsi que par le besoin de la République française de se trouver des racines par-delà la royauté.
2En 1850, on classe encore dans le sport des pratiques aussi diverses que « le turf, l’équitation, la chasse… l’opéra ou les échecs (voir T. TERRET, « histoire du sport», p.4)
3À la fin du XIXe, une rencontre de boxe « inter-village » pouvait rassembler jusqu’à 20. 000 personnes. T. TERRET, « Histoire du sport », p. 12.
4A l’époque, les Français attribuaient notamment leur défaite de 1870 face aux Allemands à la mauvaise forme physique de leurs troupes. De la même manière, la gymnastique en Allemagne se développe suite aux invasions napoléoniennes. Le mouvement des Turnen en Allemagne est en même temps un mouvement politique et sportif. Plutôt démocrate au XIXe, ce mouvement servira pourtant d’embryon à la politique sportive de l’Allemagne nazie. CF P. Arnaud et J Riordain « sport et relations internationales », p. 75.
5Cité par JP Brouchon dans « Histoires des jeux olympiques» p. 56.
7J. Thibault remarque que par la suite l’enseignement du sport en France sera tellement basé sur des exercices, au mépris du « jeu» que l’on peut parler d’une « éducation physique sous forme sportive». Sports et éducation physique 1870-1970, p. 44
Histoire du sport
Pourquoi une histoire du sport ?
Contrairement à ce que l’on peut imaginer, le sport n’a pas toujours existé : il est apparu vers 1850. Bien entendu, les humains, et d’autres mammifères, jouent à courir, à sauter, ou à lutter depuis bien plus longtemps. Mais le sport moderne, avec son lot de compétitions, règlements, ses lieux spécifiques (le gymnase, le stade), son économie, etc… apparaît seulement au XIXe siècle.1
Le mot sport en lui-même n’apparaît qu’après le Moyen-âge, issu de desport ou disport: se distraire. Et, jusqu’à la fin du XIXe siècle, le terme englobe bien plus de pratiques que le sport moderne.2
Ainsi le sport tel qu’on le pratique aujourd’hui n’est pas inscrit dans la « nature humaine ». Il est apparu dans un cadre particulier – l’Angleterre du XIXe -, avec des problématiques spécifiques (exode rural, industrialisation, hygiénisme….)
Angleterre
Le sport moderne est apparu en Angleterre – le pays de la révolution industrielle – et il est apparu en même temps que la révolution industrielle. Ce n’est pas un détail. En effet, avec l’industrialisation, le rapport au corps change. Apparaît la volonté de rationaliser le mouvement, de faire des gestes de plus en plus précis, maîtrisés, standardisés en vue d’accroitre la rentabilité. Le corps est désormais perçu comme une sorte de machine à bien entretenir. Il faut s’occuper de son corps.
Le sport moderne est né dans ce nouveau rapport au corps. Dans la classe ouvrière, ce rapport au corps se développe dans les usines ou à l’armée tandis que pour les jeunes des classes aisés, il prend forme dans le sport.
Les universités anglaises
Dans les écoles, les élèves pratiquent depuis longtemps des jeux de ballon. Seulement ces jeux sont trop brutaux, trop liés à des coutumes locales. Les universités forment l’élite d’un empire britannique qui domine deux tiers du monde grâce à sa production industrielle. Des jeux brutaux joués selon les usages locaux sont donc inadéquats pour développer les nouvelles valeurs : la maîtrise de l’esprit sur la matière et la création d’un marché global. Ces jeux vont donc être adaptés aux problématiques de l’époque. Les professeurs des universités avec quelques élèves vont définir les nouvelles manières de jouer, dont voici les principales caractéristiques :
- Uniformisation : Des règles précises déterminent à présent le nombre de joueurs, les caractéristiques du terrain, la durée du match, etc… Auparavant, tout était simplement défini par les usages locaux, voire au coup par coup. Désormais, les règles sont écrites et valent pour tout le monde. Tous devront jouer au même jeu.
-Institutionnalisation: à partir des compétitions entre les universités vont apparaître les premières fédérations. Assez vite, tous les sports seront dirigés par une fédération. Le jeu n’est plus une affaire se jouant entre deux équipes… des spécialistes vont fixer les modalités des rencontres et vérifier que les règlements sont bien appliqués.
- Représentation: Le sport devient une façon de mettre en scène les corps. À travers l’établissement des règles, l’apparition d’un arbitre, un système de sanctions ont pour objectif de réduire, ou de canaliser la violence dans les matchs qui pouvaient être extrêmement violents. On va écrire le scénario à partir duquel les athlètes improvisent la représentation.
Les Gentlemen-farmers, le sport marchandise
Les gentlemen – farmer (propriétaires terriens) organisaient aussi des rencontres sportives entre les localités voisines. Souvent, les propriétaires faisaient s’affronter leurs valets de ferme. Ces rencontres donnaient lieu à des paris, se déroulaient en présence de spectateurs (parfois très nombreux3) et étaient relayées par une presse spécialisée. Ces matchs ont même peu à peu généré un « marché» de valets sportifs.
Ici, le sport se développe comme activité économique et le sportif professionnel apparaît. Mais, il s’agit surtout de l’émergence du modèle du sport spectacle.
L’Angleterre a ainsi défini comment on joue.
France
En France, en Allemagne et dans le reste de l’Europe continentale, on s’est d’abord intéressé à l’entretien du corps, à la gymnastique. En France, cette préoccupation sera très liée à une problématique « médicale», dans le cadre du mouvement « hygiéniste». Des médecins, des philosophes, mais aussi des politiciens ou des militaires sont inquiets par la « dégénérescence physique» de la population, qu’on attribue à la vie urbaine trop sédentaire. La gymnastique, surtout dans les exercices en plein air apparaît alors comme un remède. Il ne s’agit pas simplement de dire que la gymnastique peut être une pratique bénéfique pour le corps… Le sport est perçu comme une prescription médicale ! Vous êtes malade ! Vous devez faire de la gymnastique pour guérir. Pire, la Nation est malade ! Si vous ne faites pas de gymnastique, elle va à nouveau subir des défaites militaires4. Ainsi, en 1900 lors de JO de Paris, Jules Ferry, ministre français, déclarait que la gymnastique formait « l’avant-garde pacifique de la Nation en armes»5
Quelques années plus tard, le journal l’Auto (le grand quotidien sportif de l’époque) titrait en 1914, à propos de la Première Guerre mondiale : « le grand match» et invitait les sportifs à devenir des bons soldats6. D’ailleurs les professeurs de gymnastique au XIX siècle étaient des militaires ou d’anciens militaires, autant dans les gymnases, les collèges ou les lycées. Leurs enseignements se conformaient aux manuels de l’armée.
La gymnastique est devenue un moyen de former des militaires physiquement, mais aussi d’inculquer une discipline. Le sport tardera un peu plus à s’affirmer dans l’Europe continentale à cause de cet intérêt pour la gymnastique. Lorsque certains sports deviendront enfin populaires, la préoccupation pour la « santé» tant physique que morale dans un milieu urbain deviendra omniprésente.7
C’est dans ce contexte qu’un français eut l’idée de « recréer» les Jeux olympiques en 1896. Pour le fondateur des J.O. modernes, Pierre de Coubertin, qui était avant tout un éducateur, les Jeux olympiques furent d’abord un moyen d’éduquer la jeunesse, de défendre la nation, de retrouver la culture grecque, de défendre la paix. Le sport en lui-même se limitant surtout à un outil et à y regarder de près, la volonté de Pierre de Coubertin recouvrait avant tout un programme politique.
1 L’usage veut de faire remonter la naissance du sport à la Grèce Antique. Toutefois, à étudier de près les jeux Olympiques de la Grèce antique, on s’aperçoit qu’il s’agissait avant tout d’une fête religieuse. (Trois des six jours de ces Jeux étaient exclusivement dédiés aux rituels religieux). Il faut comprendre cette filiationpar la volonté romantique de retrouver les racines grecques ainsi que par le besoin de la République française de se trouver des racines par-delà la royauté.
2En 1850, on classe encore dans le sport des pratiques aussi diverses que « le turf, l’équitation, la chasse… l’opéra ou les échecs (voir T. TERRET, « histoire du sport», p.4)
3À la fin du XIXe, une rencontre de boxe « inter-village » pouvait rassembler jusqu’à 20. 000 personnes. T. TERRET, « Histoire du sport », p. 12.
4A l’époque, les Français attribuaient notamment leur défaite de 1870 face aux Allemands à la mauvaise forme physique de leurs troupes. De la même manière, la gymnastique en Allemagne se développe suite aux invasions napoléoniennes. Le mouvement des Turnen en Allemagne est en même temps un mouvement politique et sportif. Plutôt démocrate au XIXe, ce mouvement servira pourtant d’embryon à la politique sportive de l’Allemagne nazie. CF P. Arnaud et J Riordain « sport et relations internationales », p. 75.
5Cité par JP Brouchon dans « Histoires des jeux olympiques» p. 56.
7J. Thibault remarque que par la suite l’enseignement du sport en France sera tellement basé sur des exercices, au mépris du « jeu» que l’on peut parler d’une « éducation physique sous forme sportive». Sports et éducation physique 1870-1970, p. 44