Compétition

Par Guillermo Kozlowski

Aujourd’hui le mot « compétition » apparaît presque comme un synonyme de barbarie. Le modèle de la compétition économique est celui du « tout est permis » et « malheur aux vaincus ».Dans les compétitions sportives, ce genre d’idéologie est bien présente. Alors si l’on pose la question d’un sport éthique, on a trois alternatives.

1. Arrêter toute pratique sportive, Se dire que sport et compétition sont intrinsèquement indissociables et indissociables aussi des valeurs abjectes dont ils sont issus : Donc… éviter le sport.

2. Dissocier sport et compétition, Le problème dans ce cas est que l’absence de la compétition semble assez incompatible avec le plaisir du sport .

Imaginons un match de tennis où les joueurs se renvoient la balle en faisant attention que l’autre puisse la rattraper, facilitant au maximum le jeu de l’autre, essayant de ne pas lui créer des problèmes. Un match à jouer… qui serait pourtant terriblement ennuyeux, très monotone .

On pourrait aussi imaginer une partie où les points ne comptent pas. C’est peut-être une piste… Mais dans ce cas, il a toujours compétition… car on supprime seulement le résultat (Cf : résultat).

3. repenser la notion de compétition

Est-il possible d’imaginer une compétition qui ne soit pas une glorification des gagnants, une humiliation pour les perdants et un appel à anéantir l’ennemi ?

Essayons tout d’abord de chercher la compétition dans d’autres domaines.

Imaginons un débat d’idées : quelqu’un arrive, propose une hypothèse, et les autres interlocuteurs ne font que dire « c’est bien », pour pas lui poser de problèmes à l’orateur.

Imaginons également un scientifique défendant une théorie. Il fait des expériences et certaines vont cependant à l’encontre de ce qu’il proposait a priori. Or, au lieu de chercher une explication, il oublie les expériences qui mettent en question sa théorie et ne tient compte que de celles qui lui donnent raison.

Dans ces deux exemples, on se dit qu’ils ont tort de négliger la confrontation, car ce sont les problèmes qui permettent de penser. Peut-être est-ce aussi la manière de repenser la compétition.

La compétition est indispensable pour trouver des problèmes, des difficultés dans la pratique sportive.

Il existe, peut-être, une voie certes étroite et peu fréquentée (ce n’est pas souvent là que les sportifs vont faire là leur jogging), qui permet de penser la compétition comme enrichissante. Celle qui consiste à penser la compétition comme problématisation, du jeu de l’autre, et de son propre jeu. Comme une manière de confronter son jeu, son style, comme on confronte ses hypothèses scientifiques ou ses idées politiques. La confrontation est inhérente à la multiplicité et génératrice de multiplicité.

Comme le dit François Bigrel « Le mot compétition vient du latin « cum » qui signifie « avec » et « petere » qui signifie « chercher à atteindre ». On ne retrouve donc pas au plan étymologique la connotation négative… l’occasion d’un abaissement de l’adversaire. L’adversaire est au contraire celui qui permet de se dépasser, car il offre à l’Autre un problème que cet Autre juge digne de lui être posé. Il faut pouvoir remercier cet adversaire d’avoir eu l’intelligence et l’à propos de poser ce problème. Malheureusement peu en usage aujourd’hui, cette position éthique est la seule possible si on veut que le phénomène sportif continue de créer une culture humaine »1

Dans ce cas, le problème ne se pose peut-être pas au niveau de la compétition:

Il se pose en amont parce que la formation sportive disciplinaire tend à uniformiser les gestes, à les rendre mécaniques plutôt qu’à accompagner la recherche de styles propres (Cf : corps et Performance). Du coup, il n’y a plus de confrontation de style et de singularités, il n’y a plus de problématiques parce que tout le monde fait pareil. Or si tout le monde fait pareil la seule distinction est entre ceux qui font mieux ou moins bien.

Et en aval, dans la lecture faite des confrontations, dans « culture du résultat » qui résume tout en un gagnant et un perdant, celui qui est doué, qui a en lui les bonnes capacités gagne, celui qui n’est pas doué a perdu. C’est une manière de ne pas voir la singularité, même lorsqu’elles existent. (Cf : résultat)

Appendice : sur la compétition au niveau social

La compétition sportive sert souvent de métaphore ou de modèle ou de justification, bref elle est souvent convoquée pour étayer l’idée libérale selon laquelle l’état optimal d’une société est atteint par une sorte de combat à mort de tous contre tous.

Par essence les sociétés humaines sont conflictuelles, on ne connaît aucune qui ne le soit pas, et, lorsqu’on a voulu construire des sociétés sans conflit, on a engendré des régimes barbares. En revanche, rien ne dit que les conflits doivent se jouer entre individus. Les vrais conflits se jouent sur des problématiques qui, en général, dépassent largement les intérêts individuels. Proposer une société d’individus qui s’affrontent en permanence est simplement un mode de domination… à l’instar du développement de l’animosité entre des identités de pacotille. (CF supporter)

Développer son style , par exemple au tennis, c’est créer une singularité et le confronter à celui d’un autre joueur peut être l’occasion d’enrichir cette singularité, mais aussi d’inspirer d’autres joueurs. Il n’y aucune singularité dans le fait de bousculer tout le monde, rentrer les premiers dans le bus et se jeter sur une place assise.

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1François Bigrel « La performance ; art de jouer, art de vivre » p 17