Histoire du sport : deuxième partie, « à la conquête du monde ».

Par Guillermo Kozlowski

La diffusion du sport

La diffusion du sport sera relativement rapide et très large. Chez les élites, le sport trouve son relais dans les écoles anglaises à l’étranger et le début du tourisme estival.

Pour le peuple, elle sera largement favorisée par l’industrialisation. En effet, beaucoup d’ouvriers, issus de la campagne, vont se retrouver concentrés dans de grandes villes, sans aucune attache et sans repères. Les clubs sportifs formés autour des pubs, des syndicats ou des paroisses, fourniront un lieu de rencontre, de fraternité, d’identification. D’autant plus qu’avec le travail salarié à l’usine, apparaît aussi le temps libre. Un temps libre qu’il faut bien occuper.

L’immense Empire colonial britannique va parallèlement amener le sport un peu partout. Au début, il sera réservé aux « blancs », mais bientôt les colons se rendront compte de l’intérêt de faire participer les élites locales aux compétitions, et plus largement de diffuser le sport parmi les indigènes. Le sport était donc depuis le début un moyen d’intégration, d’ascension sociale, mais aussi une façon d’imposer un usage particulier du corps à une population1.

L’Allemagne

Les premiers Jeux olympiques (1896 en Grèce, 1900 à Paris…) connaissent des débuts difficiles, ne bénéficiant pas d’un intérêt important des États et encore moins de la population. Après la Première Guerre mondiale,2 et une « longue » après-guerre, les Jeux olympiques vont finalement devenir un évènement social conforme aux attentes de ses organisateurs : les Jeux olympiques de Berlin en 1936…

Cette fois-ci, tout y est…

Les moyens : L’État nazi finance entièrement les Jeux en débloquant 20 millions de reichsmarks3

La mobilisation populaire : La propagande nazie et ses innombrables relais vont réussir pour la première fois à intéresser les masses aux J.O.

La jeunesse : 100.000 membres des jeunesses hitlériennes sont mobilisés pour l’occasion.

La symbolique : 1936 invente le parcours avec la flamme olympique, allumée en Grèce (à la lumière solaire) et transportée par des athlètes qui se relayent, la grande vasque allumée par le dernier athlète lors de l’ouverture des Jeux.

Les médias : La radio retransmet les Jeux, mais aussi, et ce, pour la première fois, les J.O. de 1936 bénéficient de transmissions en direct à la télévision, 8 heures par jour.

Comment expliquer les moyens mis en œuvre, l’investissement de l’État allemand, sans commune mesure avec aucune autre manifestation sportive de l’époque 4?

Jusque-là, la gymnastique, puis le sport étaient un moyen pour former des soldats. En 1936, les Allemands inventent le sport comme « représentation de la guerre ». Ainsi, la victoire dans une compétition sportive devient un but en lui-même. Les nazis parlent des athlètes comme de « soldats en survêtements, combattant pour leur patrie ».5

On peut retracer les choses de la manière suivante : depuis le milieu du XIXe siècle, les États s’occupent de la santé des populations, non seulement par altruisme, mais parce que c’est indispensable pour gérer des populations, et notamment reproduire la force de travail. Or, la pratique sportive, celle de l’exercice physique en-tout-cas, est un des moyens choisis pour maintenir les populations en bonne santé. À partir de 1936, on extrait une sorte de corollaire de ceci : on se dit que le résultat des pratiques sportives traduit, représente, les effets de cette gestion de la population. Ainsi, on va désormais établir un lien entre la population, les performances des athlètes et les gouvernements. Un état qui gouverne bien, qui gère bien sa population devrait voir ses athlètes réaliser de grandes performances.

Désormais, le sport n’est pas seulement une question de prestige, il est une représentation des forces sociales d’un pays. Le problème est la santé, et la santé est envisagée comme une sorte d’équilibre du corps, surtout comme un rétablissement de cet équilibre troublé par la civilisation, du coup le retour à la santé passe par ce qui est pur. La race aryenne dans l’imaginaire des Allemands, la classe ouvrière dans l’URSS ou l’homme « qui se fait lui-même » chez les Américains. L’athlète devient le représentant, la quintessence d’une certaine idée de l’homme.

Les USA

Il faudrait peut-être ajouter encore une étape, celle du sport marchandise. Elle arrive un peu plus tôt; dès J.O. de Californie. Par exemple, les organisateurs s’arrangèrent pour que le climat agréable et les plages soient systématiquement mentionnés dans les comptes rendus des journaux. Ce n’est pas encore les J.O. d’Atlanta ou ceux de Pékin, mais c’est le début. Par la suite le sport, surtout les images du sport vont devenir une marchandise très rentable. Mais cette évolution n’est pas particulière au sport : ce mouvement traverse aussi l’art contemporain, la musique ou le cinéma.

Et dans le sport comme ailleurs, cette marchandisation entraine des exigences. Un sport de plus en plus taillé sur mesure pour la télévision. Une spéculation plus importante sur le résultat. Une compétition beaucoup plus sauvage, surtout en dehors des terrains, pour les joueurs, etc.

En paraphrasant Marx6, on pourrait dire que le sport est une coproduction anglo-franco-allemande.

Les Anglais (avec une touche américaine) y apportant le modèle de production et de diffusion, les Français la politique et les Allemands, la métaphysique.

En conclusion : S’il y a quelque chose à retenir de cette mini généalogie du sport, c’est que le sport est loin d’être un phénomène simple. Il est traversé par des problématiques multiples, aussi bien médicales que philosophiques, politiques ou économiques. On ne peut dégager une forme « pure », du sport. Le présenter comme un phénomène simple, en le jugeant comme bon ou mauvais, c’est simplement refuser de regarder dans toutes ses dimensions.

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1L’URSS fera de même : le sport servira à « agréger » des minorités très diverses, mais aussi à bâtir chez des populations paysannes un rapport au corps compatible avec la volonté d’industrialisation. C. f. J. Riordain et H. Cantelon , article « URSS » dans « Histoire du sport en Europe » p. 240

2Les Jeux ont été suspendus pendant la guerre, mais une fois finie, les nations victorieuses n’acceptent pas de jouer avec les vaincus. La Russie, devenue URSS entre temps est également écartée temporairement de la compétition.

3Pour comprendre le changement, il faut se souvenir que lors des Jeux de Paris en 1924, la France a refusé de construire un stade. Les organisateurs ont utilisé les installations d’un club privé, le « Racing ».

43.700.000 spectateurs assisteront aux différentes rencontres et 300 millions les écouteront à la radio. Arnd Krüeger « Allemagne » dans « Histoire du sport en Europe », p. 86

5C.f. J. Riordain et H. Cantelon, « Sport et relations internationales (1900-1941) », p.94.On peut remarquer que cette rhétorique est beaucoup moins importante en Angleterre. En effet l’Empire britannique n’a rien à prouver, il domine le monde. Les gentlemen anglais peuvent garder leur flegme.

6Marx affirmait que le communisme était issu de l’économie politique anglaise, des mouvements politiques français et de la philosophie allemande.