Par Guillermo Kozlowski
Pourquoi une histoire du sport ?
Contrairement à ce que l’on peut imaginer, le sport n’a pas toujours existé : il est apparu vers 1850. Bien entendu, les humains, et d’autres mammifères, jouent à courir, à sauter, ou à lutter depuis bien plus longtemps. Mais le sport moderne, avec son lot de compétitions, règlements, ses lieux spécifiques (le gymnase, le stade), son économie, etc… apparaît seulement au XIXe siècle.1
Le mot sport en lui-même n’apparaît qu’après le Moyen-âge, issu de desport ou disport: se distraire. Et, jusqu’à la fin du XIXe siècle, le terme englobe bien plus de pratiques que le sport moderne.2
Ainsi le sport tel qu’on le pratique aujourd’hui n’est pas inscrit dans la « nature humaine ». Il est apparu dans un cadre particulier – l’Angleterre du XIXe -, avec des problématiques spécifiques (exode rural, industrialisation, hygiénisme….)
Angleterre
Le sport moderne est apparu en Angleterre – le pays de la révolution industrielle – et il est apparu en même temps que la révolution industrielle. Ce n’est pas un détail. En effet, avec l’industrialisation, le rapport au corps change. Apparaît la volonté de rationaliser le mouvement, de faire des gestes de plus en plus précis, maîtrisés, standardisés en vue d’accroitre la rentabilité. Le corps est désormais perçu comme une sorte de machine à bien entretenir. Il faut s’occuper de son corps.
Le sport moderne est né dans ce nouveau rapport au corps. Dans la classe ouvrière, ce rapport au corps se développe dans les usines ou à l’armée tandis que pour les jeunes des classes aisés, il prend forme dans le sport.
Les universités anglaises
Dans les écoles, les élèves pratiquent depuis longtemps des jeux de ballon. Seulement ces jeux sont trop brutaux, trop liés à des coutumes locales. Les universités forment l’élite d’un empire britannique qui domine deux tiers du monde grâce à sa production industrielle. Des jeux brutaux joués selon les usages locaux sont donc inadéquats pour développer les nouvelles valeurs : la maîtrise de l’esprit sur la matière et la création d’un marché global. Ces jeux vont donc être adaptés aux problématiques de l’époque. Les professeurs des universités avec quelques élèves vont définir les nouvelles manières de jouer, dont voici les principales caractéristiques :
- Uniformisation : Des règles précises déterminent à présent le nombre de joueurs, les caractéristiques du terrain, la durée du match, etc… Auparavant, tout était simplement défini par les usages locaux, voire au coup par coup. Désormais, les règles sont écrites et valent pour tout le monde. Tous devront jouer au même jeu.
-Institutionnalisation: à partir des compétitions entre les universités vont apparaître les premières fédérations. Assez vite, tous les sports seront dirigés par une fédération. Le jeu n’est plus une affaire se jouant entre deux équipes… des spécialistes vont fixer les modalités des rencontres et vérifier que les règlements sont bien appliqués.
- Représentation: Le sport devient une façon de mettre en scène les corps. À travers l’établissement des règles, l’apparition d’un arbitre, un système de sanctions ont pour objectif de réduire, ou de canaliser la violence dans les matchs qui pouvaient être extrêmement violents. On va écrire le scénario à partir duquel les athlètes improvisent la représentation.
Les Gentlemen-farmers, le sport marchandise
Les gentlemen – farmer (propriétaires terriens) organisaient aussi des rencontres sportives entre les localités voisines. Souvent, les propriétaires faisaient s’affronter leurs valets de ferme. Ces rencontres donnaient lieu à des paris, se déroulaient en présence de spectateurs (parfois très nombreux3) et étaient relayées par une presse spécialisée. Ces matchs ont même peu à peu généré un « marché» de valets sportifs.
Ici, le sport se développe comme activité économique et le sportif professionnel apparaît. Mais, il s’agit surtout de l’émergence du modèle du sport spectacle.
L’Angleterre a ainsi défini comment on joue.
France
En France, en Allemagne et dans le reste de l’Europe continentale, on s’est d’abord intéressé à l’entretien du corps, à la gymnastique. En France, cette préoccupation sera très liée à une problématique « médicale», dans le cadre du mouvement « hygiéniste». Des médecins, des philosophes, mais aussi des politiciens ou des militaires sont inquiets par la « dégénérescence physique» de la population, qu’on attribue à la vie urbaine trop sédentaire. La gymnastique, surtout dans les exercices en plein air apparaît alors comme un remède. Il ne s’agit pas simplement de dire que la gymnastique peut être une pratique bénéfique pour le corps… Le sport est perçu comme une prescription médicale ! Vous êtes malade ! Vous devez faire de la gymnastique pour guérir. Pire, la Nation est malade ! Si vous ne faites pas de gymnastique, elle va à nouveau subir des défaites militaires4. Ainsi, en 1900 lors de JO de Paris, Jules Ferry, ministre français, déclarait que la gymnastique formait « l’avant-garde pacifique de la Nation en armes»5
Quelques années plus tard, le journal l’Auto (le grand quotidien sportif de l’époque) titrait en 1914, à propos de la Première Guerre mondiale : « le grand match» et invitait les sportifs à devenir des bons soldats6. D’ailleurs les professeurs de gymnastique au XIX siècle étaient des militaires ou d’anciens militaires, autant dans les gymnases, les collèges ou les lycées. Leurs enseignements se conformaient aux manuels de l’armée.
La gymnastique est devenue un moyen de former des militaires physiquement, mais aussi d’inculquer une discipline. Le sport tardera un peu plus à s’affirmer dans l’Europe continentale à cause de cet intérêt pour la gymnastique. Lorsque certains sports deviendront enfin populaires, la préoccupation pour la « santé» tant physique que morale dans un milieu urbain deviendra omniprésente.7
C’est dans ce contexte qu’un français eut l’idée de « recréer» les Jeux olympiques en 1896. Pour le fondateur des J.O. modernes, Pierre de Coubertin, qui était avant tout un éducateur, les Jeux olympiques furent d’abord un moyen d’éduquer la jeunesse, de défendre la nation, de retrouver la culture grecque, de défendre la paix. Le sport en lui-même se limitant surtout à un outil et à y regarder de près, la volonté de Pierre de Coubertin recouvrait avant tout un programme politique.
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1 L’usage veut de faire remonter la naissance du sport à la Grèce Antique. Toutefois, à étudier de près les jeux Olympiques de la Grèce antique, on s’aperçoit qu’il s’agissait avant tout d’une fête religieuse. (Trois des six jours de ces Jeux étaient exclusivement dédiés aux rituels religieux). Il faut comprendre cette filiation par la volonté romantique de retrouver les racines grecques ainsi que par le besoin de la République française de se trouver des racines par-delà la royauté.
2En 1850, on classe encore dans le sport des pratiques aussi diverses que « le turf, l’équitation, la chasse… l’opéra ou les échecs (voir T. TERRET, « histoire du sport», p.4)
3À la fin du XIXe, une rencontre de boxe « inter-village » pouvait rassembler jusqu’à 20. 000 personnes. T. TERRET, « Histoire du sport », p. 12.
4A l’époque, les Français attribuaient notamment leur défaite de 1870 face aux Allemands à la mauvaise forme physique de leurs troupes. De la même manière, la gymnastique en Allemagne se développe suite aux invasions napoléoniennes. Le mouvement des Turnen en Allemagne est en même temps un mouvement politique et sportif. Plutôt démocrate au XIXe, ce mouvement servira pourtant d’embryon à la politique sportive de l’Allemagne nazie. CF P. Arnaud et J Riordain « sport et relations internationales », p. 75.
5Cité par JP Brouchon dans « Histoires des jeux olympiques» p. 56.
6Cité par T. TERRET dans « Histoire du sport»
7J. Thibault remarque que par la suite l’enseignement du sport en France sera tellement basé sur des exercices, au mépris du « jeu» que l’on peut parler d’une « éducation physique sous forme sportive». Sports et éducation physique 1870-1970, p. 44
Histoire du sport
Pourquoi une histoire du sport ?
Contrairement à ce que l’on peut imaginer, le sport n’a pas toujours existé : il est apparu vers 1850. Bien entendu, les humains, et d’autres mammifères, jouent à courir, à sauter, ou à lutter depuis bien plus longtemps. Mais le sport moderne, avec son lot de compétitions, règlements, ses lieux spécifiques (le gymnase, le stade), son économie, etc… apparaît seulement au XIXe siècle.1
Le mot sport en lui-même n’apparaît qu’après le Moyen-âge, issu de desport ou disport: se distraire. Et, jusqu’à la fin du XIXe siècle, le terme englobe bien plus de pratiques que le sport moderne.2
Ainsi le sport tel qu’on le pratique aujourd’hui n’est pas inscrit dans la « nature humaine ». Il est apparu dans un cadre particulier – l’Angleterre du XIXe -, avec des problématiques spécifiques (exode rural, industrialisation, hygiénisme….)
Angleterre
Le sport moderne est apparu en Angleterre – le pays de la révolution industrielle – et il est apparu en même temps que la révolution industrielle. Ce n’est pas un détail. En effet, avec l’industrialisation, le rapport au corps change. Apparaît la volonté de rationaliser le mouvement, de faire des gestes de plus en plus précis, maîtrisés, standardisés en vue d’accroitre la rentabilité. Le corps est désormais perçu comme une sorte de machine à bien entretenir. Il faut s’occuper de son corps.
Le sport moderne est né dans ce nouveau rapport au corps. Dans la classe ouvrière, ce rapport au corps se développe dans les usines ou à l’armée tandis que pour les jeunes des classes aisés, il prend forme dans le sport.
Les universités anglaises
Dans les écoles, les élèves pratiquent depuis longtemps des jeux de ballon. Seulement ces jeux sont trop brutaux, trop liés à des coutumes locales. Les universités forment l’élite d’un empire britannique qui domine deux tiers du monde grâce à sa production industrielle. Des jeux brutaux joués selon les usages locaux sont donc inadéquats pour développer les nouvelles valeurs : la maîtrise de l’esprit sur la matière et la création d’un marché global. Ces jeux vont donc être adaptés aux problématiques de l’époque. Les professeurs des universités avec quelques élèves vont définir les nouvelles manières de jouer, dont voici les principales caractéristiques :
- Uniformisation : Des règles précises déterminent à présent le nombre de joueurs, les caractéristiques du terrain, la durée du match, etc… Auparavant, tout était simplement défini par les usages locaux, voire au coup par coup. Désormais, les règles sont écrites et valent pour tout le monde. Tous devront jouer au même jeu.
-Institutionnalisation: à partir des compétitions entre les universités vont apparaître les premières fédérations. Assez vite, tous les sports seront dirigés par une fédération. Le jeu n’est plus une affaire se jouant entre deux équipes… des spécialistes vont fixer les modalités des rencontres et vérifier que les règlements sont bien appliqués.
- Représentation: Le sport devient une façon de mettre en scène les corps. À travers l’établissement des règles, l’apparition d’un arbitre, un système de sanctions ont pour objectif de réduire, ou de canaliser la violence dans les matchs qui pouvaient être extrêmement violents. On va écrire le scénario à partir duquel les athlètes improvisent la représentation.
Les Gentlemen-farmers, le sport marchandise
Les gentlemen – farmer (propriétaires terriens) organisaient aussi des rencontres sportives entre les localités voisines. Souvent, les propriétaires faisaient s’affronter leurs valets de ferme. Ces rencontres donnaient lieu à des paris, se déroulaient en présence de spectateurs (parfois très nombreux3) et étaient relayées par une presse spécialisée. Ces matchs ont même peu à peu généré un « marché» de valets sportifs.
Ici, le sport se développe comme activité économique et le sportif professionnel apparaît. Mais, il s’agit surtout de l’émergence du modèle du sport spectacle.
L’Angleterre a ainsi défini comment on joue.
France
En France, en Allemagne et dans le reste de l’Europe continentale, on s’est d’abord intéressé à l’entretien du corps, à la gymnastique. En France, cette préoccupation sera très liée à une problématique « médicale», dans le cadre du mouvement « hygiéniste». Des médecins, des philosophes, mais aussi des politiciens ou des militaires sont inquiets par la « dégénérescence physique» de la population, qu’on attribue à la vie urbaine trop sédentaire. La gymnastique, surtout dans les exercices en plein air apparaît alors comme un remède. Il ne s’agit pas simplement de dire que la gymnastique peut être une pratique bénéfique pour le corps… Le sport est perçu comme une prescription médicale ! Vous êtes malade ! Vous devez faire de la gymnastique pour guérir. Pire, la Nation est malade ! Si vous ne faites pas de gymnastique, elle va à nouveau subir des défaites militaires4. Ainsi, en 1900 lors de JO de Paris, Jules Ferry, ministre français, déclarait que la gymnastique formait « l’avant-garde pacifique de la Nation en armes»5
Quelques années plus tard, le journal l’Auto (le grand quotidien sportif de l’époque) titrait en 1914, à propos de la Première Guerre mondiale : « le grand match» et invitait les sportifs à devenir des bons soldats6. D’ailleurs les professeurs de gymnastique au XIX siècle étaient des militaires ou d’anciens militaires, autant dans les gymnases, les collèges ou les lycées. Leurs enseignements se conformaient aux manuels de l’armée.
La gymnastique est devenue un moyen de former des militaires physiquement, mais aussi d’inculquer une discipline. Le sport tardera un peu plus à s’affirmer dans l’Europe continentale à cause de cet intérêt pour la gymnastique. Lorsque certains sports deviendront enfin populaires, la préoccupation pour la « santé» tant physique que morale dans un milieu urbain deviendra omniprésente.7
C’est dans ce contexte qu’un français eut l’idée de « recréer» les Jeux olympiques en 1896. Pour le fondateur des J.O. modernes, Pierre de Coubertin, qui était avant tout un éducateur, les Jeux olympiques furent d’abord un moyen d’éduquer la jeunesse, de défendre la nation, de retrouver la culture grecque, de défendre la paix. Le sport en lui-même se limitant surtout à un outil et à y regarder de près, la volonté de Pierre de Coubertin recouvrait avant tout un programme politique.
1 L’usage veut de faire remonter la naissance du sport à la Grèce Antique. Toutefois, à étudier de près les jeux Olympiques de la Grèce antique, on s’aperçoit qu’il s’agissait avant tout d’une fête religieuse. (Trois des six jours de ces Jeux étaient exclusivement dédiés aux rituels religieux). Il faut comprendre cette filiation par la volonté romantique de retrouver les racines grecques ainsi que par le besoin de la République française de se trouver des racines par-delà la royauté.
2En 1850, on classe encore dans le sport des pratiques aussi diverses que « le turf, l’équitation, la chasse… l’opéra ou les échecs (voir T. TERRET, « histoire du sport», p.4)
3À la fin du XIXe, une rencontre de boxe « inter-village » pouvait rassembler jusqu’à 20. 000 personnes. T. TERRET, « Histoire du sport », p. 12.
4A l’époque, les Français attribuaient notamment leur défaite de 1870 face aux Allemands à la mauvaise forme physique de leurs troupes. De la même manière, la gymnastique en Allemagne se développe suite aux invasions napoléoniennes. Le mouvement des Turnen en Allemagne est en même temps un mouvement politique et sportif. Plutôt démocrate au XIXe, ce mouvement servira pourtant d’embryon à la politique sportive de l’Allemagne nazie. CF P. Arnaud et J Riordain « sport et relations internationales », p. 75.
5Cité par JP Brouchon dans « Histoires des jeux olympiques» p. 56.
6Cité par T. TERRET dans « Histoire du sport»
7J. Thibault remarque que par la suite l’enseignement du sport en France sera tellement basé sur des exercices, au mépris du « jeu» que l’on peut parler d’une « éducation physique sous forme sportive». Sports et éducation physique 1870-1970, p. 44