Par Guillermo Kozlowski
Que font « les intellectuels » dans un abécédaire sportif ? Plusieurs raisons le justifient :
Les sportifs, qui sont-ils ?
Historiquement les modalités de la pratique sportive ont été définies par et pour des intellectuels, des étudiants et des professeurs des grands Collèges et Universités anglaises. Par ailleurs, de nos jours, le sport amateur est toujours davantage pratiqué dans la catégorie des professions libérales supérieures que dans les autres (voir annexe). Ensuite, cet écart, même s’il tend à se combler, reste bien réel. De plus, le taux de gens ayant fait des études augmente.
Pour expliquer ces disparités, on peut prendre en compte des raisons économiques ou culturelles : le coût de la pratique sportive, une volonté de rentabiliser le temps, y compris le temps libre et une plus grande perméabilité aux injonctions médicales à faire du sport.
J’aimerais explorer une piste supplémentaire : la pratique sportive amateur est en grande partie conçue comme un pendant à une vie devenue trop intellectuelle. Une manière de s’occuper de son corps dans un quotidien où on le néglige. Le sport serait le pendant du travail intellectuel, le sportif serait l’opposé de l’intellectuel. Du coup, il serait intéressant de regarder l’intellectuel pour penser le sport.
Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Que fait-il ? :
Voici la réponse que donnait Michel Foucault en 1977 : « Pendant longtemps, l’intellectuel dit “de
gauche” a pris la parole et s’est vu le reconnaître le droit de parler en tant que maître de vérité et justice. On l’écoutait, ou il prétendait se faire écouter comme représentant de l’universel. Être intellectuel c’était un peu être la conscience de tous »1
Et il ajoute : « Il y a bien des années maintenant que l’on ne demande plus aux intellectuels de jouer ce rôle. Un nouveau mode de liaison entre la théorie et la pratique s’est établi. Les intellectuels ont pris l’habitude de travailler non pas dans l’universel, l’exemplaire, le-juste-et-le-vrai-pour-tous, mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situaient soit leurs conditions de travail, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux ou sexuels) »2
Dépasser la séparation
Notre société a d’abord conçu une séparation entre le corps et l’âme, plus tard, entre le corps et la conscience. Une séparation où la conscience dirige et le corps obéit. Si au départ le sport en tant que pratique corporelle est pensée comme « autre » de la conscience, de la pensée, on comprend toutes les antinomies qui sont générées. Conscience = civilisation et inversement corps = nature. Mais aussi corps = campagne (vie naturelle) par opposition à la vie en ville liée à la civilisation. Et comme corollaire conscience = civilisation= ville =actif et de l’autre côte corps=nature=passif.
Dans cette idéologie proche du romantisme3 qui entoure le début de la pratique sportive, le corps apparaît comme quelque chose de pur, de naturel, c’est pourquoi il ne peut que rétablir l’équilibre d’une vie devenue trop civilisée, trop urbaine ou trop matérialiste.
En tant que pratique du corps, le sport apparaît comme quelque chose de pur, mais aussi de neutre, comme si les conflits se situaient seulement au niveau des idées. C’est la vision qui correspond au premier intellectuel décrit par Foucault dans l’extrait précédent.
Il en va tout autrement du deuxième type d’intellectuel. D’une part parce que s’intéresser aux situations et non à l’universel est la préoccupation d’un intellectuel qui refuse de faire abstraction de son corps. Pour devenir une pure conscience, il faut nier toutes ces déterminations, tenter de les « dépasser », de les oublier. Or, le fait d’avoir un corps et donc une histoire, une perception, un âge, une langue maternelle, permet justement d’avoir un point de vue singulier sur le monde :
Mais au-delà de la position de chaque intellectuel, en étudiant des situations concrètes, Michel Foucault, entre autres, a montré qu’il n’y a pas d’usage neutre, naturel, du corps. Les pratiques corporelles sont toujours profondément inscrites dans une civilisation, dans une époque (beaucoup plus que les opinions). Il montre également qu’il n’y a pas de pratiques « simples » du corps: il y a une histoire de ces pratiques, elles sont l’objet de luttes acharnées, d’évolutions, d’inflexions, d’inventions.
Sortir de la position de l’intellectuel universel, du moraliste tout terrain, c’est justement pouvoir venir dans les situations concrètes. Refuser l’idée simpliste que le corps est équilibré, pur, neutre, pouvoir comprendre qu’il est l’objet d’enjeux complexes et contradictoires.
Le sport, par exemple, n’est pas un usage neutre du corps : il est un rapport au corps correspondant aux problématiques d’une époque. Ainsi, lors des exodes ruraux du XIXe, on peut bien imaginer que les enfants originaires de la campagne et qui refusaient les règles du sport – en jouant plus violemment par exemple – tentaient de se soustraire à une certaine discipline, à un certain dressage particulier du corps. Ils résistaient, tout comme leurs parents bloquaient les machines en y coinçant leurs sabots pour casser les rythmes de production qu’on voulait leur imposer.
Il faut penser le sport dans sa pratique. Prendre au sérieux les manières de faire, les techniques employées. Regarder les pratiques qui vont dans le sens d’un dressage et celles qui vont dans le sens de l’expression du corps propre en tant que multiplicité. C’est en ce sens que « penser la performance » devient une question centrale.
Penser, c’est s’intéresser à une situation concrète. Tenir compte de ses développements, lui poser des questions, comprendre comment elle fonctionne, dans quelle problématique, quelles sont ses limites, et non juger si elle est bonne mauvaise, par rapport à une forme idéale.
La pratique d’un intellectuel dont le travail serait d’étudier une pratique dans un aller-retour permanent entre les hypothèses et les expériences, et non donner des leçons de « comment il faut bien faire les choses » pourrait, je le souhaite, servir de présentation à notre projet.
Annexe
Pourcentage de gens ayant une pratique sportive par profession 4:
| Année | Agriculteurs | Ouvriers | Professions intermédiaires | Professions intellectuelles |
| 1985 | 52 | 67,05 | 85,02 | 90,08 |
| 2000 | 66 | 81 | 92 | 92 |
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1Entretien avec Michel Foucault, réalisé par A. Fontana et P Pasquino, in M. Foucault « dits et écrits » Volume I, p. 154. À mon sens, la restriction aux intellectuels de gauche tient simplement au déroulement de l’entretien, on pourrait très bien remplacer de « gauche » par « humanistes ».
2Ibid.
3Il faut penser à l’importance qu’a l’exercice en plein air dans le XIXe siècle, lié à la critique hygiéniste de la vie urbaine dans le développent du sport en France. On peut également remarquer que quand Coubertin propose ses Jeux olympiques, c’est pour renouer avec l’héritage grec. Quand Leni Riefensthael filme les J.O. de 36, elle commence avec un prologue digne de la Tétralogie épique « l’anneau de Nibelungen » de Wagner etc…
4T. Terret « histoire du sport » p. 102.