La performance.

Par Guillermo Kozlowski

La performance humaine est le concept central du sport…. Et, d’une certaine manière, de la vie. En effet, la conception que l’on a de la performance implique plus largement une conception de l’être humain et du vivant.

La performance du self-made-man

Aujourd’hui, parler des performances de quelqu’un, c’est généralement faire référence aux résultats qu’il obtient. On suppose que ces résultats découlent directement de ses capacités. Par exemple, un trader est performant s’il gagne beaucoup d’argent et l’on suppose que ses capacités sont une condition suffisante pour le gain de cet argent.

Le sport est devenu un des paradigmes de cette idée. Ceux qui marquent des buts, ceux qui arrivent les premiers font partie des « bons »: ils sont performants. Inversement, ceux qui n’obtiennent pas de résultats ne sont pas performants. Le consensus veut que ceux qui gagnent aient « quelque chose en eux » et ceux qui perdent ne l’ont pas.

La performance est vue comme une sorte révélation de la vérité de chacun qui se traduit par la capacité d’atteindre une « bonne » manière de faire. Comme le dit François Bigrel, « lorsque nous évoquons la performance humaine, nous sommes assez spontanément conduits à la considérer comme une « forme », celle qu’elle a pu prendre ici ou là dans le passé ou bien celle qu’elle va pouvoir prendre dans un futur proche.»1

Donc, l’idée est que la performance soit un bon geste qu’on a la capacité, génétique ou psychique – au choix, mais en tout cas quelque chose inscrit en chacun d’entre nous – d’apprendre à réaliser ou non. La performance serait alors une compétence qu’on peut répéter une fois acquise

Performance et situation

Cette conception idéaliste de la performance pose problème. En effet, elle présuppose un acteur toujours inscrit dans une situation équivalente alors que les situations sont toujours singulières.

Toujours selon François Bigrel : « Se déroulant toujours au présent, toute situation a, du fait de sa dimension complexe, un caractère d’imprévisibilité dû à la fois au renouvellement permanent des circonstances et à la constante évolution du sujet qui la vit. Cette complexité représente une « contrainte» que le sujet a ou n’a pas toujours choisie de rencontrer, mais qu’il doit surmonter en s’en « jouant» … La performance humaine est un acte marquant une « différence» par rapport à la façon dont d’autres pourraient se comporter dans les mêmes circonstances. Cette différence est la condition même de sa réussite. C’est donc un évènement » 2

Par conséquent, la performance ne peut pas être la répétition d’un geste idéal, car le geste idéal n’existe tout simplement pas. Les gestes se réalisent non pas dans la « pureté » de la conscience, mais dans la multiplicité de la matière. Ils se déroulent toujours dans une situation particulière, et ils sont adéquats ou non dans cette situation particulière.

Ainsi, il n’y a pas de « bon » coup droit au tennis : le coup droit performant est à inventer et à réinventer à chaque fois, et ce, en fonction de son corps, de son style, des coups droits que l’on a déjà joués, de sa propre expérience, de la surface de jeux, du moment du match.

La performance réside dans le moment où nous inventons, où on va au-delà « de ce que nous ne sommes » et non dans le moment où nous montrons « tout ce que nous avons en nous ». Il ne s’agit pas d’appliquer ses capacités, mais d’aller au-delà de ce qu’on sait faire dans la situation où l’on se trouve, avec le corps que l’on a, inventer, se dépasser…

La confusion actuelle entre performances et compétences est possible dans la mesure où l’on pense la performance hors d’une situation concrète.

Performance et désir

La question centrale de la performance se déplace des compétences vers le désir. Il ne s’agit pas d’utiliser ses compétences pour copier un geste idéal. Mais, prendre en compte la multiplicité qui constitue notre désir.

Le désir de courir ou de jouer au basket est constitué d’un mélange fluctuant d’éléments qui nous traversent, une histoire, le plaisir de réaliser des centaines de mouvements, de rentrer dans certaines problématiques du jeu, l’envie d’expérimenter des stratégies, des rencontres, etc.

Se constituer un style n’est pas se renfermer : développer son psychisme ou ses capacités « génétiques ». Au contraire, se constituer un style, c’est prendre en compte tous ces éléments qui nous dépassent, qui nous traversent,prendre en compte cet agencement singulier pour développer une manière singulière de jouer. La performance, c’est prendre en compte notre désir et faire quelque chose avec, ou en d’autres mots : prendre le risque de partir à l’aventure.

Une éthique de la performance

Penser, construire l’éthique dans l’angle de la performance peut engendrer une éthique sportive, une éthique qui se construit sur et dans la pratique sportive elle-même.

Par exemple, dans une optique d’éthique de la performance, le dopage ne serait plus critiqué au nom d’une morale idéaliste – le dopage c’est mal – mais parce qu’il irait à l’encontre de la performance. On considèrerait alors que le dopage réduit tout à une question de force et de résistance, qu’il appauvrit la pratique, qu’il lui enlève beaucoup des dimensions qui la composent. Le dopage est une manière d’éviter les problématiques et en général de tout résoudre, une sorte de solution finale.

Une éthique de la performance permettrait peut-être de sortir de la dictature du résultat. On sacrifie son style, son désir de jouer pour jouer « efficace ». Si on perd le match, alors on a tout perdu. Si on joue « son jeu », c’est différent. On le joue parce que c’est notre désir de le faire, parce que c’est une manière de travailler des questions qui nous touchent. Enfin, défendre un style donne l’occasion à l’adversaire de se confronter à une problématique originale et au spectateur de vivre un événement « unique ».

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1François Bigrel, La performance, art de jouer, art de vivre, p.17.

2ibid