Par Guillermo Kozlowski
Un sport à la mesure de la télévision
Les droits de retransmission de la télévision génèrent directement une part énorme du budget du sport professionnel. Par ailleurs, les gros plans sur les joueurs garantissent aussi l’intérêt des sponsors (voir tableau en annexe).
Les plus grandes audiences de la télévision viennent des retransmissions sportives. Elles sont devenues coûteuses en droits de diffusion1, mais faciles à réaliser techniquement et toujours rentables. En effet, l’appétit des téléspectateurs en matière de sport et particulièrement de football semble infini. 2
Les sommes d’argent et l’audience en jeu sont tellement importantes que la télévision ne se contente plus seulement de filmer un événement. Désormais, les événements sportifs sont aussi conditionnés par le fait qu’ils sont filmés: Il y a une mise en scène du sport, laquelle qui s’organise autour de la retransmission télévisée et non plus en fonction du sport en lui-même ou des supporters.
Le sport est devenu un spectacle ou, plutôt, étant donné les intérêts en jeu, le « sport-spectacle » à tendance à éclipser toutes les autres dimensions du sport. D’autant plus que le point de vue « grand public » du sport de haut niveau est généré par la télévision. 3
Un sport raconté par la télévision
Les diffusions sportives proposent deux commentaires types:
Le premier est très effacé: c’est celui du commentateur à moitié endormi, récitant du mieux qu’il peut les noms des sportifs qui ont le ballon ou qui « font la course en tête ».
Le second où, au contraire les commentateurs prennent parti, s’engagent complètement dans la partie. Ces derniers perdent alors toute distance et tout respect pour les spectateurs, se comportant comme s’ils étaient leur « pote », racontent des blagues chauvines, font des commentaires haineux et méprisants, des analyses absurdes, etc., Bref, la télévision dans toute sa splendeur.
Tout semble permis tant qu’on répond à cet impératif: il faut un commentaire. Dans notre société des images, il ne vient à l’idée de personne de laisser simplement les images parler d’elles-mêmes. Or, lors d’un spectacle de danse, aucun expert ne vient nous expliquer en voix off: là, c’est Baryshnikov, il fait un pas qui évoque un cygne, où, là « « John Travolta et Olivia Newton-Jhon; ils dansent de manière très sensuelle pour évoquer leur désir ».
Par contre, il semble indispensable d’entendre un expert expliquer : « c’est Zidane qui a la balle, il la passe à Ronaldo pour qu’il marque un but ». Les seules images, ou les images avec pour seul fond sonore la rumeur du stade – ou accompagnés d’une musique – ne suffiraient absolument pas. Il est possible que pour la plupart des spectateurs, le sport ne suffit pas. Il nous faut une valeur ajoutée, une « autorité » qui nous décrivent ce qu’il y a à regarder dans ce qu’on voit. Quelqu’un qui nous raconte une histoire.
Cette histoire nous est racontée par une voix au-dessus de la mêlée, comme sortie de nulle part. Car, personne ne voit jamais ceux qui parlent, et ceux-ci ont un statut jamais très clair : journaliste? Expert? Copain? Juge? Initié… Une voix qui ne souffre jamais de contestations, elle n’a pas de contradicteur, et qui peut se laisser aller aux divagations les plus invraisemblables sans aucun lien avec l’événement en cours.
Cette voix possède au moins trois fonctions:
— Tout d’abord, de nous faire sentir que « ceux qui jouent », c’est nous. Les commentateurs sont capables d’accomplir de miracles de rhétorique pour trouver un lien identitaire entre leur public et l’une des équipes ou l’un des athlètes. Une quelconque alliance, une ressemblance invraisemblable, un vague fait historique ou un personnage connu du public, des joueurs ou supporters de l’une des équipes, peu importe. Tant que l’on peut inventer une identification, cela fait l’affaire. Mais il faut construire des identités, bâtir des affrontements censés être très profonds, dans lesquels « nous » sommes partie prenante.
- Ensuite la voix doit aussi élargir l’enjeu. Elle va nous parler de ce qui est juste ou injuste, bien ou mal, vrai ou faux. Est-ce que le résultat est juste ? Est-ce que telle ou telle décision de l’arbitre est juste? Est-ce que tel joueur méritait ce qui lui arrive? Est-ce que le public s’est bien comporté?
C’est étonnant à quel point des commentateurs peuvent parler de morale. Chaque geste est analysé de ce point de vue. Tout cela confronté à la dure vérité d’interminables bilans comptables sur les chances de se qualifier pour la prochaine étape.
— Enfin, elle doit – et ceci est probablement indispensable – fabriquer des héros. Si l’on a besoin de donner les noms des joueurs, c’est qu’il faut des personnages. Un type qui fait une passe à un autre n’est guère passionnant, à moins d’être capables d’apprécier comment il reçoit le ballon, comment il fait sa passe, quelle est la position des joueurs de son équipe et de l’équipe adverse, dans quelle situation il se trouve, quelle nouvelle situation de jeu génère cette passe… Par contre dès que c’est Zidane qui fait une passe, alors le jeu devient épique. Alors, cela veut dire quelque chose pour tout le monde. On s’éloigne de la question du sport. Il s’agit d’un personnage connu qui pose un acte. Donc, on a tous un avis sur lui. Si la rencontre est dépourvue de vedettes, alors on en crée: le commentateur s’attarde sur l’histoire d’un joueur qui a survécu au cancer, d’un coureur ayant surmonté une blessure. Bref n’importe quoi qui puisse transformer le sportif en personnage.
Il y a ainsi trois valeurs qui ne sont peut être pas propres au sport, mais qui sont inhérentes au sport tel que la plupart de gens le voient, c’est-à-dire le sport télévisé:
-La création d’une identité: une identification imaginaire à un « nous » dans laquelle on est complètement passifs. (Voir supporters)
-Un discours moral qui donne une valeur d’exemple universel à chaque geste(cf résultat)
-Une explication de tout ce qui se passe par un renvoi permanent à des héros ayant forgé le destin de leur équipe. (cf performance)
Le commentateur nous fait sentir que tout est dit, qu’il n’y a rien d’autre à voir. Regarder du sport doit être surtout une occupation passive.
Annexe, Évolution des sources de financement du football professionnel français4
| Origines en % | 1970-71 | 1980-81 | 1990-91 | 1997-98 | 2002-03 |
| Public | 81 | 65 | 29 | 20 | 15 |
| Collectivités locales | 18 | 20 | 24 | 12 | 4 |
| Sponsors | 1 | 14 | 26 | 20,5 | 20 |
| Télévision | 0 | 1 | 21 | 42 | 52 |
| Total ( millions d’euros) | 5,7 | 29,4 | 202,1 | 322,7 | 689 |
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1Par exemple, les droits de retransmission de la coupe du monde de football sont passés de 34 millions de dollars pour 1978 à 1030 milliards (sans compter les États-Unis) en 2006 « Colloque:montrer le sport », p. 201
2En 1998 les chaines hertziennes françaises ont diffusé 2800 heures de sport (soit 119 jours) « Colloque: montrer le sport » p.345. Avec l’arrivée du câble et du satellite, la diffusion du sport est assurée par des dizaines de chaînes spécialisées qui émettent en continu. Un autre exemple la chaîne française canal + , elle a bâti un modèle économique sur la retransmission du sport et de la pornographie. Deux genres extrêmement codifiés de mise en scène du corps.
3J’ai voulu dédier un article complet à la question de l’image du sport, en effet on a commencé à filmer le sport avant l’invention de la télévision.
4J.F Bourg et J.J Gouget « économie du sport » P20