Par Guillermo Kozlowski
Notre société donne toujours l’impression que nous nous occupons trop peu de notre corps. On nous rappelle sans cesse qu’on mange peu équilibré, qu’on ne fait pas assez de sport, qu’on s’expose trop au soleil, etc. Ces rappels incessants montrent surtout que notre société s’occupe beaucoup du corps. C’est d’ailleurs une de ses principales caractéristiques. En effet, à partir du XVIIe siècle, le corps commence à devenir un enjeu de pouvoir, le pouvoir va jusqu’à s’inscrire sur le corps même des gens. On ne va pas seulement interdire certains gestes, on va surtout écrire des règlements minutieux décrivant les gestes à faire. Ce pouvoir sur le corps est le résultat de deux puissantes techniques.
La technique disciplinaire
Apparue vers le XVIIIe siècle,« La discipline est, au fond, le mécanisme par lequel nous arrivons à contrôler dans le corps social jusqu’aux éléments les plus ténus, par lesquelles nous arrivons à atteindre les atomes sociaux eux-mêmes, c’est-à-dire les individus. Technique de l’individualisation du pouvoir. Comment surveiller quelqu’un, comment contrôler sa conduite, son comportement, intensifier sa performance… ».1
Pour comprendre la nouveauté, on peut s’attarder sur les différences dans le travail d’un artisan et d’un ouvrier. Au premier, on demande de construire une table… il lui appartiendra de prévoir comment il s’y prend. Au second, on demandera par contre d’effectuer des gestes précis, calculés pour optimiser la chaîne de montage.
Ou, encore, la différence entre les armées pré-modernes où ce qui compte est d’avoir des soldats aguerris devant et une masse humaine au milieu. Et une armée moderne, dont l’armée prussienne sera le modèle, où tous les soldats devaient effectuer les mêmes gestes de concert, marcher au pas, faire des formations, tirer en même temps. Ces exigences demandaient une discipline et des soldats obéissant au geste près.2
Le nouveau rapport au corps implique un corps docile, maniable, à l’image d’une machine que l’on doit rendre performante et docile aux commandements des ingénieurs. Cela implique aussi des corps standardisés parce que tous doivent pouvoir effectuer les mêmes gestes.
L’apparition du « biopouvoir »
Vers la moitié du XIXe siècle, une deuxième technique de pouvoir est inventée, c’est une « technologie qui ne vise plus les individus en tant qu’individus, mais au contraire la population… Cela ne veut pas dire simplement un groupe humain nombreux, mais des êtres vivants traversés, commandés, régis par des processus, des lois biologiques. Une population a un taux de natalité, de mortalité, une population a une courbe d’âge, une pyramide d’âge, a une morbidité, a un état de santé. » 3
Désormais gouverner implique une attention à tout un tas de nouveaux problèmes comme l’hygiène, la natalité, la mortalité, les flux migratoires…,
Gouverner est un pouvoir sur la vie. Il ne s’agit plus d’un pouvoir de mort, comme dans l’Ancien régime, mais d’un pouvoir qui prétend s’étendre sur la manière de vivre des gens. Ainsi, notre santé – même lorsque nous ne sommes pas malades – ne relève désormais plus seulement de notre affaire personnelle, elle relève aussi de tout un tas de spécialistes. Ce biopouvoir se manifeste à chacun de nous notamment dans les innombrables interpellations, injonctions et prescriptions dont nous sommes l’objet dans les médias, au travail, en tant que bénéficiaires d’une quelconque aide, etc. Est-ce que vous vous occupez bien de vos poumons ? Faites-vous attention à votre dos ? À vos pieds ? À vos reins ? Votre peau ? Manger sain ! Pas trop gras ! Ne fumez pas, etc. Une infinité de « prescriptions » qu’on nous somme de suivre. Le biopouvoir se retrouve également de manière plus insidieuse dans des questionnements passionnant peu le grand public: les soins palliatifs qui définissent pourtant les limités de la vie, le handicap qui pose pourtant la question « qu’est-ce que un Homme » ? 4
Les injonctions engendrent un rapport particulier à notre corps : nous le vivons comme une sorte d’agrégat d’organes, chacun plus ou moins voué à l’un ou plusieurs spécialistes. Il s’y rajoute cette impression d’être toujours en faute, ou en retard, par rapport à notre corps. Une faute à force de ne pas gérer notre « capital santé » comme il se doit. Nous vivons notre corps comme toujours un peu inquiétant et jamais suffisamment en bonne santé, toujours menacé. Ensemble avec l’idée que notre corps est l’affaire d’une série de spécialistes, de techniciens compétents.
Sport/corps/ discipline et Biopouvoir
Bien entendu, le sport est un outil de choix dans cette tendance à rendre le corps docile, performant, standardisé. La gymnastique est d’abord une technique militaire pour discipliner les corps dans les armées modernes, que l’on va ensuite utiliser dans les collèges et lycées.
La pratique sportive est également un lieu de choix pour l’expérimentation du biopouvoir. En effet, les sportifs – bien qu’en principe sains de corps – sont placés en permanence sous contrôle médical. Leur corps, même lorsqu’il est en bonne santé, regarde les médecins. Les médecins ne sont pas là pour guérir une maladie, mais pour leur dire comment vivre. En effet, le dopage n’est que la pointe de l’iceberg de cette problématique5. Certes, il rejoint des enjeux économiques du sport et la volonté des athlètes d’aller toujours plus loin, mais le dopage est également un matériel de choix pour l’expérimentation de techniques médicales. C’est pourquoi les essais dans ce domaine se retrouvent certainement ailleurs…
La question du corps se pose donc aux sportifs comme un défi. Ce n’est pas une question comme dans les quizz de la télévision où il faut donner une bonne réponse. Mais d’inventer, au quotidien, une pratique sportive où le corps n’est pas objet, n’est pas comme une matière à discipliner ou un tas d’organes et de muscler à gérer. Mais une multiplicité d’histoires de vécus qui se rencontrent pour donner lieu à un désir singulier.
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1Michel Foucault « Les mailles du pouvoir » dans « dits et écrits vol II », p. 1010
2Fréderic Ier n’aurait eu qu’un seul regret par rapport à son armée : « elle respire ».
3Ibid p. 1012
4cf Miguel Benasayag, « La santé à tout prix : médecine et biopouvoir »
5I .Waddington, dans « Le dopage sportif : la responsabilité des praticiens » in Revue STAPS, n° 70, remarque que le développement du dopage coïncide avec la généralisation des médecins auprès des sportifs dans les années 50. Auparavant, les sportifs étaient surtout entourés de soigneurs qui s’occupaient surtout des blessures. À partir des années 50, et de l’arrivée massive de médecins, l’entrainement va être médicalisé. Ces derniers vont s’intéresser à l’accroissement des performances. Il y a donc une profonde ambiguïté à critiquer le dopage depuis un discours médical.