Par Guillermo Kozlowski

Le résultat est, paraît-il, « ce qui compte ». C’est le cas en sport – les commentateurs de match le répètent sans arrêt – mais aussi en économie, en politique, dans l’éducation, la santé, l’art, la science les jeux de société et dans le cinéma hollywoodien…

Une bonne comédie hollywoodiennes propose, en effet, une suite de situations qui s’enchaînent, dans un rythme de plus en plus rapide, où les personnages sont de plus en plus dépassés… ils font comme ils peuvent avec des situations dont ils ne maîtrisent pas grande chose. Les personnages ont un but – en général conquérir le cœur d’une jeune fille – mais pendant tout le film, ils affrontent surtout une infinité de péripéties. À ce stade tout est possible, le héros est parfois poursuivi par la police, parfois par des bandits, parfois par son ex ou sa belle-mère… ou par des martiens. Enfin, au bout d’un bon moment (environ 90 minutes), toutes ces situations complexes se dénouent. Tout devient simple, les zones d’ombre s’effacent, tout est expliqué, les personnages savent tout. Les gentils ont gagné, deviennent maîtres de la situation et les méchants ont perdu, tenus à la merci des gentils. Gros plan fixe sur le baiser, puis c’est fini.

Dans un match de football, nous assistons à peu près à la même chose: des gars courent derrière le ballon, mettent en place de stratégies, sont plus ou moins fatigués, etc. Enfin, au bout d’un certain temps (environ 90 minutes), l’arbitre siffle, tout se dénoue, tout s’explique, gros plan fixe sur le panneau indicateur, et on passe à la publicité.

Prenons encore un autre exemple, cette fois moins hollywoodien: X, gare de train dans une zone peu peuplée: des gens prennent le train et après ou durant le trajet, vivent plein de choses (ils vont travailler, commencent un tour du monde, se font des copains, se disputent avec leur voisin). Puis vient un décideur qui regarde un graphique du bilan économique. Résultat: cette gare est déficitaire. Du coup, après 90 ans de service, il la ferme.

Le résultat est ce moment où une multitude de mouvements contradictoires se réduit à une image fixe et simple. C’est la fin de l’histoire. Tant qu’on était dans l’histoire, tout était possible mais à un moment donné, on siffle la fin de la partie. On fait un bilan comptable et l’histoire est finie, il n’y a plus rien à faire. La vérité se manifeste, on sait désormais si telle équipe est bonne ou mauvaise. On regarde un graphique et on sait s’il faut ou pas fermer la gare.

De la même façon, un élève étudie un an durant, puis il passe un examen et on sait « sa » vérité: il est bon ou mauvais…

C’est probablement parce qu’elle permet aussi facilement d’établir des bilans comptables que la compétition sportive se conjugue aussi bien avec les valeurs néolibérales.

Dans les systèmes néolibéraux, c’est d’après les résultats qu’on juge les performances. Le problème est que dans la vie, l’expérience de chacun d’entre nous est un bon exemple, le mouvement ne s’arrête jamais. La complexité de notre vie ne disparaîtra jamais au profit d’un petit tableau récapitulatif.

Rien ne commence jamais de zéro, tout a une histoire et rien ne disparaît sans laisser de traces.

Le néolibéralisme est en train de le découvrir. Il découvre que même si le bilan établi à une date précise est excellent, le mouvement réel, lui, ne s’arrête pas comme un exercice comptable. La pollution, le chômage, les désastres écologiques ne peuvent se résumer à des images fixes et simplifiées…

Le résultat est beaucoup plus large que ce que l’on considère comme actuellement comme résultat.

Il ne s’agit pas nier l’importance des résultats. La question propose plutôt de se débarrasser du fantasme d’une fin de l’histoire. Le mouvement n’a pas comme destin d’arriver quelque part et de ne plus en bouger. Les conflits n’ont pas comme résultat l’élimination finale d’un des opposants pour que l’autre ait raison, ils se déplacent, d’autres conflits apparaissent. Il faudrait pouvoir penser les résultats dans le mouvement et non comme ce qui arrête le mouvement et donne la vérité.

Dans le sport, c’est particulièrement difficile parce que tout est pensé pour glorifier le résultat: les retransmissions télévisées, les commentaires, la mise en scène. De plus, le résultat est aussi la préoccupation principale des managers, des sponsors, de beaucoup d’entraineurs et de joueurs. Le résultat intéresse aussi le public, d’une part parce qu’il est un peu conditionné par la façon dont on met en scène le sport, d’autre part parce que c’est ce que notre société valorise. Et, également parce que c’est très difficile de comprendre, d’apprécier un style de jeu complexe, de rentrer dans les problématiques. Il n’est pas du tout évident de regarder la finale olympique du 100m et voir autre chose que dix gars ou dix filles qui courent. Il faut s’intéresser de très près à la course ou être coureur soi-même pour apercevoir des styles, des stratégies de course, des changements de stratégie. Il faut un regard singulier pour pouvoir placer cette course dans une histoire du sprint, apercevoir des inventions… En revanche, il est très simple et très facile de savoir qui est arrivé le premier.

Pour s’intéresser au résultat, il n’y a pas grand-chose faire, c’est le rôle du spectateur , ne rien faire, absorber, se tenir au courant, être content quand on lui dit que c’est le moment. Pour aller au-delà du résultat, il faut un intérêt actif, il faut non seulement regarder, mais aussi que « ça » me regarde. Que cela se conjugue, non pas avec ce que je suis (une image trop simple, trop facile et fixe), mais avec ce que je fais (un mouvement, un devenir) (cf supporter).