L'image du sport : montrer la vérité.

Par Guillermo Kozlowski

Citez-moi un réalisateur sportif. Question difficile !

Si beaucoup de films prennent le sport comme décor, très rares sont les films d’auteur portant sur une pratique sportive. Les Dieux du Stade de Leni Riefenstahl1 sur les Jeux olympiques de 1936 firent exception. Ce film offre un fil conducteur intéressant pour étudier l’image du sport, car il paraît avoir droit à une certaine pérennité, mais aussi parce qu’en gros, depuis Les Dieux du Stade, on utilise les mêmes ressorts cinématographiques pour filmer le sport2.

Le prologue,

Les dieux du stade s’ouvre sur des plans du Parthénon désert et à moitié détruit. Sur les ruines, des statues de dieux grecs dont l’une prend vie : c’est un athlète.

Des sportifs nus réalisent des exercices stylisés à l’air libre. La caméra cadre en contre-plongée (elle est au niveau du sol) allonge le corps des athlètes qui prennent l’allure de géants, leur tête se confondant avec les nuages. Ils sont jeunes, beaux et musclés, ce sont des dieux grecs tels que l’Occident les imagine. Plus exactement des héros, c’est-à-dire des demi-dieux. Ils sont sortis des ruines de la culture grecque, capables de réenchanter le monde moderne dominé par le matérialisme. Siegfried3 réincarné en sportif ?

L’un des athlètes sort des décombres du Parthénon, une torche à la main et peu à peu le décor change. On passe à la lumière du jour, l’athlète évolue maintenant sur des routes de campagne, un public l’acclame, sur une carte, on retrace le parcours de la flamme depuis Athènes jusqu’à Berlin. Il arrive dans les villes, rapporte le souffle divin de l’Olympe mêlé à l’air frais et noble des campagnes.4

Aujourd’hui ces prologues existent encore, comme la publicité ou les génériques des retransmissions les plus prestigieuses (JO, Coupes du monde, Coupes d’Europe etc.). Et ils racontent la même chose, à grand renfort de musique épique, de ralentis sur des gestes, d’effets spéciaux ou du graphisme en 3D, on nous dit que le sport est une métaphysique. C’est ce qui explique que les commentateurs puissent passer leur temps à parler de justice, de morale du bien, du mal, etc.

Comment montrer le sport ?

Que faire après le prologue épique? En effet, un sportif, ce n’est pas toujours très « glamour » , mais surtout une compétition peut être très ennuyeuse, manquer d’enjeux. Or il faut bien montrer de gros gars lançant des boules d’acier, de grandes bringues sautant par dessous une barre et des moustachus courant derrière une balle…

Bien sûr, certains spectateurs s’intéressent au sport, peuvent y voir de techniques différentes, des styles, une esthétique, un rythme, l’évolution d’un athlète, d’une école, etc. Mais les autres, qui a priori se désintéressent des pratiques sportives, que peut-on leur montrer pour les garder devant l’écran.

- Jouer avec les cadrages : ils changent souvent. Varier beaucoup les points de vue : faire sentir qu’il y a quelque chose à voir.

- Les champs contre champs avec le public. Chaque lancée du disque provoque une réaction du public relayée au moins dans le fond sonore, mais souvent aussi dans l’image. Comme aujourd’hui, le public est là pour montrer ses émotions, des émotions toujours simples : joie, peur, tristesse, admiration, jamais rien de complexe, de difficile à interpréter. Toujours quelque chose de très basique, de primitif, de pur.5

-Ici ou là, la réalisatrice propose un plan sur des arbitres concentrés qui mesurent et délibèrent, un plan des officiels qui s’intéressent beaucoup à la chose, un plan des drapeaux qui flottent dans le ciel pour donner un sérieux et un enjeu dont on ne connait pas vraiment les limites.

-Les gros plans sur les athlètes : une manière de psychologiser le problème, de montrer que « ça se passe dans la tête » comme le répètent sans cesse les commentateurs. Ces commentaires ne disent pas que c’est une question de stratégie, mais de psychologie : posséder ou non les capacités d’un battant, etc.

-Mais l’élément le plus original est peut-être dans l’usage massif du ralenti, une technique qui reviendra systématiquement dans les retransmissions sportives6.

Comme le remarque Jean-Luc Godard : lorsqu’un réalisateur ne sait pas quoi faire… Il met un ralenti…

Il peut paraître paradoxal de montrer lentement quand on n’a rien à montrer… Cependant, ce procédé narratif permet de souligner les moindres mouvements et par conséquent de les transformer en symboles. Comme un clin d’œil après une phrase banale, le ralenti laisse entendre «  il y a plus à voir qu’à première vue ».

Être spectateur

Ainsi, le spectateur devient un initié, le ralenti lui confie la vérité de la chose. Non pas le mouvement dans sa complexité, mais les coulisses, les gestes simples qui forment ce mouvement. La vérité est dans le ralenti: le ralenti atteste la faute, le hors-jeu… Grâce à lui on sait si le saut est « mordu »… plus que dans le mouvement qui, lui, est trop complexe. On conjure ainsi la crainte de tous les spectateurs de « rater quelque chose », d’autant plus que dans le monde moderne « tout va trop vite ».

La manière de filmer le sport tend à chercher une vérité métaphysique, les émotions du public, sa « communion », la vérité psychique des athlètes, le geste « idéal » qui compose le mouvement. Une image simplifiée. On s’attache en revanche très peu à filmer des corps en mouvement, il aurait trop d’ambiguïtés, trop à interpréter, il faudrait des spectateurs très actifs, on pourrait rater des choses…

En raison de cette recherche de la seule métaphysique, la pratique sportive ne permet pas le cinéma d’auteur. En effet, pour avoir un auteur, il faudrait un point de vue – c’est-à-dire un corps.

Or, les réalisateurs sportifs filment seulement des informations, mettent en image des données, comme on met en page un tableau.

Rien d’autre ne ressort des films sportifs puisqu’aucun ne désire filmer un événement ou ce qui singularise ce match-là, ce lancé-là… Ils se limitent à informer, à classer des résultats, à montrer la vérité plutôt que des problématiques. Les Dieux du Stade propose ici ou là, dans un cadrage, un champs/contre-champs où apparaît un point de vue propre à la réalisatrice. Une certaine manière de présenter un évènement singulier.

On s’est beaucoup interrogé pour savoir si Leni Riefensthael était nazie, ou si son film l’était, je crois que ce débat cache la véritable question. Cette manière de filmer le sport convenait très bien à l’imaginaire nazi, à l’imaginaire soviétique, et au notre.

________________________________________________________________

1Leni Riefensthal est un personnage complexe. Elle fut une des premières femmes cinéastes, mais aussi un des rares réalisateurs allemands à rejoindre le parti nazi. À ce titre, elle bénéficiera de moyens illimités pour filmer les JO de 1936. Après guerre, elle s’est surtout consacrée à réaliser des documentaires sur les Noubas et leur pratique de la lutte, en Afrique. Puis en 1974, à 72 ans elle apprend la plongée et réalise plusieurs documentaires sous-marins. Elle est morte à 101 ans.

2Il y a une dizaine d’années quelques photographes on eut l’idée plutôt originale d’associer art et sport. Ils ont ainsi réalisé des calendriers de rugbymen nus qui ont eu un certain succès. Des photos un peu esthétisantes, légèrement érotiques, comme ce que Leni Riefenstahl avait réalisé il y a 80 ans.

3Siegfried appartient à la mythologie nordique… tueur de dragon, et amant de la Valkyrie Brünhild, fille du Dieu Odin. Il est probablement le personnage le plus important dans l’imaginaire nazi, qui le connait principalement à travers l’opéra de Wagner.

4Le corollaire de cette idéalisation du corps est la haine des corps. En effet, dans leur propagande antisémite, la caméra est à contrario posée en plongée : on regarde la « terre », on y voit alors des corps rétrécis, on a des textures de peau, des rides, que l’on place dans des décors urbains. Bref, des corps « matériels » sont le comble du dégout pour les nazis.

5Dans Les dieux du stade, ces confrontations entre le public et les athlètes vont peut-être un peu plus loin que la simple illustration de la joie ou de la tristesse, elles sont un peu plus fines, un peu plus complexes. Du coup, on a une autre épaisseur à l’événement, d’autres dimensions apparaissent.

6Il est intéressant de remarquer à quel point le recours au ralenti est souligné dans les comptes rendus du Colloque Montrer le sport édité par l’INSEP. Des intervenants pourtant divers prenant en compte différents aspects de l’image sportive semblent tous arriver d’une manière ou d’une autre à commenter cette technique.