Supporter

Par Guillermo Kozlowski

Le spectacle et rien que le spectacle.

Le sport est devenu un spectacle et les supporters font partie de ce spectacle. Ces derniers ne représentent pas un grand intérêt économique; l’argent vient de la télé ou des sponsors. Mais, pour réussir une transmission télé, il faut montrer des supporters, ils font partie du récit. Ils fournissent de belles images colorées et exubérantes, pleines de joie ou de gros plans de déception, de tristesse. Les supporters donnent de l’importance à l’événement. Annoncer le déplacement de 50.000 personnes suggère qu’il y a quelque chose d’important à voir. Tout comme dire qu’il y a : « un match à haut risque », il y a un risque qu’il se passe quelque chose « — vous voyez, il peut se passer « quelque chose » tant l’enjeu est important1. Et parmi les incarnations de « quelque chose », un affrontement violent est la première qui vient à l’esprit.

La violence

On associe immédiatement supporter et violence. Et quand on pense à la violence, les affrontements entre supporters sont une des premières images qui nous viennent à l’esprit.

Lorsqu’on nous parle de violence liée au sport – en général, au football – on nous montre des bagarres entre groupes de supporters antagonistes, ou entre supporters et la police. Ce sont des images spectaculaires, pleines d’adrénaline. Des images comme les chaînes de télévision les aiment. Il suffit que le commentaire soit indigné et ferme pour qu’on ait le droit de les diffuser au J.T. L’audience est garantie. Cette image fait partie du spectacle. Il y a néanmoins une violence autrement plus répandue dont on n’a pas d’images. Il ne s’agit plus du supporter brutal rejoignant le stade pour se bagarrer avec ses congénères de l’équipe adverse, mais du brave gars regardant le match à la télé et battant sa femme pour calmer son trop-plein d’émotion. Partout dans le monde, chaque soir de match, les lignes téléphoniques d’aide aux femmes battues battent des records dans le plus grand silence. Mais il ne faudrait pas que cette violence-là gâche spectacle.

L’identité.

La violence, les rivalités de pacotille, servent à établir une identité.

Il y a deux manières d’établir une identité:

Par « le faire », la praxis.

Se forger une identité par un style, une façon de faire: avoir une manière de nager, de peindre, ou de danser singulière. C’est en « faisant » que l’on crée une singularité. Et, cette identité-là ne peut jamais être fixée, figée. En effet, on peut avancer que Pedro Almodovar a une manière singulière de filmer, mais on ne sait pas tout ce qu’il pourra encore réaliser. On sait que Roger Federer a une façon particulière de jouer au tennis, mais comment évoluera son style? Quelles rencontres pourra-t-il encore faire? Quelles inventions produira-t-il? On n’en sait rien! En ce sens, on peut parler d’un devenir singulier plutôt que d’une identité. Une identité qui se crée en traçant une voie, une identité ouverte aux rencontres2.

Par l’être.

On peut concevoir un autre type d’identité, ayant à voir avec le « être » plutôt qu’avec le « faire ». Il s’agit alors d’identités très superficielles, des identités à crier très fort: je suis un ceci ou un cela, parce qu’elles sont tellement évanescentes qu’on peut les oublier. Pire, ces identités n’existent que par opposition. Tout ce qu’elles peuvent affirmer c’est : nous sommes « nous » parce que nous ne sommes pas « eux ».  Eux, ils sont le Mal… Du coup, nous, on est le Bien. Si eux, c’est le Mal, alors il faut les éliminer. Rien de ce qu’ils font ne peut être accepté. Parce qu’en leur attribuant des qualités, des actes positifs alors se réduit la différence avec nous, porteur du bien … Et notre identité risque par conséquent de disparaître…

Les supporters font souvent la même chose. Les équipes se ressemblent et c’est pourquoi ils ont besoin d’être dans un affrontement permanent pour se fabriquer une identité. Ils ont besoin de trouver dans le moindre geste de l’adversaire un signe évoquant une différence abyssale cachée. Parce qu’au fond, il n’y pas de différence, mais une identité ne générant aucune rencontre, fussent-elles conflictuelles, entre deux singularités. Il se résume à un simple affrontement, du même contre le même.

Se défouler.

Il y a un troisième enjeu qui revient souvent dans les discussions: on regarde le sport pour se défouler. C’est-à-dire: « donner libre cours à des désirs sur lesquels pesait un interdit».

Si l’on prend cette définition, il y a une sorte de libération. Toute la semaine, nos désirs sont refoulés et on les libère enfin au stade. Mais, dans ce cas, la libération ne passerait-elle pas par un autre biais : faire en sorte que notre vie quotidienne exprime un peu plus nos désirs.

Conclusion :deux questions

Qu’est-ce qu’un groupe de supporters aujourd’hui? Un problème…

Ils peuvent être violents, racistes, homophobes, etc… Mais aussi ils sont nuisibles au sport en tant que spectacle très rentable.

Ils sont dans une autre temporalité: les joueurs, les entraineurs, les dirigeants, les sponsors changent, les supporters ont tendance à rester.

Ils veulent influencer les décisions dans les clubs et du coup rentrent en conflit avec les propriétaires ou les actionnaires.

Ils sont peu intéressants économiquement pour les clubs: il est beaucoup plus rentable d’aborder un match comme un spectacle, réunissant un public de classe moyenne, venant au stade occasionnellement, achetant tout le merchandising et se contentant d’applaudir sagement.

«  Supporter» un club peut-il devenir une occupation active et pousser le sport vers un terrain plus éthique, moins spectaculaire?

Peut être…

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1Patrick Mignon, par exemple rappelle les interventions dans le journal de 20h le jour du match Hollande-Angleterre pendant la coupe du monde 1990. Lors des « décrochages » sur place, un reporter rappelait régulièrement « jusqu’à maintenant il ne se passe rien, mais je vous tiens au courant dès qu’il y a du nouveau ». in « Montrer le sport », les cahiers de l’insep, ( hors série).

2Il ne s’agit pas forcément de rencontres harmonieuses, elles peuvent donner lieu à des conflits, mais des conflits entre deux pratiques différentes, deux manières d’être au mode qui s’affirment.